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Observer

L'Iran divisé par les manifestations nocturnes à Téhéran

Les ultraconservateurs du régime redoutent que la République islamique ne perde son caractère islamique.

Shay Khatiri est senior fellow au Yorktown Institute et fellow au Rainey Center.

Protesters in Tehran, Iran, in January 2026.
Des manifestants à Téhéran, en Iran, en janvier 2026. · Shutterstock

Pendant l’opération Epic Fury, la République islamique a appelé ses partisans à se rassembler la nuit dans les rues, afin d’afficher leur force et de contrôler l’espace public face aux manifestants hostiles au régime. Les éléments les plus extrémistes du régime se sont emparés de cette cause et n’entendent plus la lâcher. Des mois plus tard, les manifestations nocturnes se poursuivent, visant désormais des responsables du régime accusés de manquer de ferveur, ce qui provoque une fracture au sein du pouvoir.

Ces manifestants sont en grande partie affiliés au Front Paydari, dirigé par l’ancien négociateur nucléaire ultraconservateur Saeed Jalili, populaire auprès de certains segments du Corps des gardiens de la révolution islamique. Parmi les orateurs figurent régulièrement d’anciens responsables de l’administration du président défunt Ibrahim Raisi. Raisi a acquis une stature quasi mythique auprès des manifestants. Les orateurs convoquent des récits de la brève présidence de l’ancien chef de l’État pour en faire un dirigeant sage, vertueux et résolu, par contraste avec les décideurs actuels qui, à leurs yeux, bradent la République islamique en acceptant d’abord le Memorandum of Understanding puis en s’accommodant de l’équilibre instable du moment, plutôt que de poursuivre la guerre sans détour.

La cible la plus fréquente des manifestants est l’ancien président Hassan Rouhani. Lors des rassemblements, on l’insulte, allant jusqu’à brandir des pancartes le qualifiant de Satan. Cette hostilité s’explique par le fait que Rouhani a défendu l’accord nucléaire de 2015, le Joint Comprehensive Plan of Action, et a plaidé pour la fin de la guerre ainsi que pour une réorientation du régime, afin qu’il puisse répondre aux préoccupations quotidiennes des Iraniens.

Peu après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, des appels à mettre fin aux manifestations ont commencé à se faire entendre. Mais des figures clés du Corps des gardiens de la révolution islamique ont pris leur défense. Le commandant de Téhéran a, en substance, déclaré qu’elles se poursuivraient si la population souhaitait y participer.

Nour News, proche de l’appareil de sécurité, a publié un article intitulé « Comment exiler l’“impératif national” de la rue au trottoir », en référence aux manifestations. Le texte affirme que la défense est un « impératif national », et que les champs de bataille militaire, diplomatique et sociétal constituent les trois côtés du triangle de la défense. « L’expérience des deux dernières guerres a montré que les missiles et les systèmes de défense n’imposent pas la dissuasion sans soutien sociétal », écrit l’éditorial, mais les rassemblements nocturnes actuels se sont transformés en « règlements de différends politiques », ce qui érode la cohésion.

Le désaccord ne porte pas sur les manifestations, mais sur ce à quoi elles ressemblent. Le Front Paydari défend une « guerre jusqu’à la victoire », c’est-à-dire l’effondrement d’Israël et le départ des forces américaines de la région. L’establishment estime que l’équilibre actuel est favorable à l’Iran, qui s’inscrit dans le temps long. Sur le plan intérieur, le différend porte aussi sur la complaisance croissante du régime face à la défiance des Iraniens à l’égard des règles islamiques.

Le président Masoud Pezeshkian et le président du Parlement Mohammad-Bagher Ghalibaf continuent d’affirmer qu’il est dans le meilleur intérêt de l’Iran de revenir à l’accord de juin. Jalili a été le seul membre du Conseil suprême de sécurité nationale à voter contre. Le secrétaire de l’époque, Mohammad-Bagher Zolghadr, ne disposait pas du droit de vote. Il a depuis été remplacé, vraisemblablement à la demande de Pezeshkian.

Sur le plan intérieur, les ultraconservateurs les plus radicaux s’inquiètent depuis un certain temps de voir le régime perdre sa posture islamique. La répression des manifestants en janvier 2026 et la victoire perçue dans la guerre ont dopé leur moral et renforcé leur conviction de pouvoir riposter à la sécularisation croissante de la société. Ezzatollah Zarghami, ancien patron de la Radio-Télévision de la République islamique d’Iran (IRIB) et membre du gouvernement Raisi, a tweeté qu’il avait regardé et lu The Handmaid’s Tale, y voyant un « avertissement aux régimes idéologiques ». Fait notable, Zarghami est un ancien officier supérieur des Gardiens de la révolution et fut proche de Jalili. Khabar Online, que l’on estime avoir été proche d’Ali Larijani de son vivant, a traité l’information de manière favorable.

Enfin, une bataille se dessine autour de la direction de la Radio-Télévision de la République islamique d’Iran (IRIB). Son patron actuel, Peyman Jebeli, est un proche de Jalili, dont il fut le responsable des médias au Conseil suprême de sécurité nationale à l’époque où Jalili en était le secrétaire. Le mandat de cinq ans de Jebeli s’achèvera cet automne. Durant celui-ci, il a utilisé son poste pour promouvoir les positions de Paydari et attaquer ses détracteurs, allant jusqu’à censurer des discours de Pezeshkian et de Ghalibaf.

L’élite du régime tente de réduire l’influence des plus radicaux. Cette semaine encore, le chef du pouvoir judiciaire, Gholam-Hossein Mohseni-Eje’i, a suscité la colère du Front Paydari en inculpant deux ministres de Raisi pour corruption.

D’une part, l’influence de Paydari est corrosive et ses exigences politiques sont absurdes. Pourtant, comme Ali Khamenei l’a un jour dit à Jalili après sa défaite à une élection présidentielle, les électeurs de Jalili constituent le noyau dur du régime et la République islamique a besoin d’eux pour survivre. D’autre part, comme le montre le soutien des Gardiens, Paydari a, lui aussi, de puissants appuis.

La politique interne et l’orientation du régime devaient de toute façon changer après la mort d’Ali Khamenei, de la même manière que Khamenei lui-même l’avait réorienté davantage vers la politique étrangère et éloigné de l’islamisme sur le plan intérieur. Lui mort, et son fils et successeur aux abonnés absents, les rapports de force actuels pourraient déterminer la physionomie de la République islamique pour des années, sinon des décennies.