En Libye, l'erreur d'analyse de l'Europe aggrave sa crise énergétique
En traitant avec Khalifa Haftar plutôt qu'avec Abdel Hamid Dbeibah, l'Europe pourrait compenser par le pétrole libyen le manque à gagner saoudien.

Depuis l’annonce saoudienne selon laquelle elle n’est plus en mesure d’assurer ses livraisons de pétrole vers l’Europe, les responsables européens sont pris de panique. Des décennies d’investissements européens dans les énergies alternatives ont fait grimper les prix sans pour autant satisfaire la demande énergétique fondamentale du continent. Dans le même temps, même l’Allemagne reconnaît désormais que conclure des accords séparés avec la Russie pour acheter du gaz naturel met en péril l’ensemble du continent. L’Europe a besoin d’énergies fossiles ; sans elles, les Européens souffriront et, à terme, les capitales européennes devront rationner l’essence, voire réduire l’activité industrielle.
Il n’y avait aucune fatalité. Le problème ne tient pas seulement au fait que des générations successives de dirigeants européens n’ont pas pris au sérieux la menace de la République islamique d’Iran et de ses relais ou, comme le président Emmanuel Macron en France, ont même activement cherché à les préserver. Le mercantilisme des ministères des affaires étrangères européens et le contournement des sanctions ont alimenté les caisses iraniennes et celles de ses relais, sacrifiant la santé financière de l’Europe à long terme aux gains financiers à court terme de leurs propres entreprises ou ressortissants ; et l’attitude complaisante de l’Europe envers la Chine a ignoré le fait que Pékin pouvait jouer la carte du bras de fer avec Riyad pour que le prince héritier Mohammed ben Salmane fasse passer les besoins énergétiques chinois avant ceux de l’Europe.
Le problème, à Berlin, Bruxelles, Londres, Madrid, Paris et Rome, ne tient toutefois pas seulement au cynisme de leurs dirigeants, mais aussi à leur disposition à placer au-dessus de leurs propres intérêts nationaux l’adhésion arbitraire des Nations unies à l’extrémisme islamiste. C’est cet élément que les dirigeants européens devraient désormais prendre en compte alors qu’ils s’apprêtent à affronter un hiver rigoureux.
Ils ont toutefois une porte de sortie : l’est de la Libye et les Libyan Arab Armed Forces (Armée nationale libyenne, LAAF), qui contrôlent plus de 70 % de ce pays d’Afrique du Nord, y compris ses champs pétrolifères, ses oléoducs et ses principaux terminaux d’exportation.
Le problème remonte à quinze ans. Après l’effondrement du régime du dirigeant libyen Muammar Qadhafi, la Libye a brièvement sombré dans le chaos. Aux États-Unis, le souvenir de l’assassinat de l’ambassadeur américain Chris Stevens à Benghazi, aux mains du groupe extrémiste Ansar al-Sharia, reste vif. Mais ce qui s’est passé ensuite est déterminant.
À Benghazi, Khalifa Haftar, ancien général de l’ère Qadhafi, a mobilisé la population pour reprendre le pays. Ils ont perdu plus de 5 000 personnes, mais ont rétabli l’ordre dans tout l’est de la Libye, tuant et emprisonnant des miliciens, ou les contraignant à fuir leur zone de contrôle. Les Libyens ont du bon sens. Ils savent que leur pays dispose d’immenses richesses naturelles et, s’ils sont, sur le plan individuel, religieusement et socialement conservateurs, ils comprennent aussi que les groupes islamistes n’apportent que la misère. Dans une société religieuse comme celle de la Libye, les islamistes protègent moins la religion qu’ils n’utilisent l’islam pour détourner toute question sur leur propre corruption, leur mauvaise gestion et, souvent, leurs allégeances étrangères.
Nul n’aurait dû être surpris que les nationalistes libyens remportent l’élection qui suivit. La secrétaire d’État Hillary Clinton, son conseiller Jake Sullivan, le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon et son représentant spécial pour la Libye Ian Martin, ainsi que des responsables européens, craignaient que la marginalisation électorale des islamistes ne les pousse à choisir l’insurrection. Leur réponse fut l’apaisement, contraignant les vainqueurs du scrutin libyen à accepter un Premier ministre islamiste à Tripoli, que l’ONU reconnut comme le dirigeant légitime de la Libye.
Aujourd’hui, cet homme s’appelle Abdul Hamid Dbeibah, l’homme de paille d’une famille d’affaires de Misrata, que la plupart des Libyens tiennent pour un imbécile maladroit. Dbeibah peine à aligner deux phrases, et son bilan donne à penser qu’il est bien plus intéressé par la promotion de l’islamisme et son propre enrichissement que par la reconstruction de la Libye. L’aéroport de Tripoli en est un exemple : détruit pendant la guerre civile, il demeure inutilisable, les vols internationaux étant déroutés vers une ancienne base militaire décrépite. Benghazi, en revanche, a rénové son ancien aéroport international de Benina (Benina International Airport), et achève, de l’autre côté de la ville, un aéroport ultramoderne conçu pour concurrencer Dubaï et le Qatar.
En matière de sécurité aussi, la différence est du tout au tout. Benghazi, Sirte, Derna et Tobrouk, et même les villes du Sud comme Sabha, Qatrun et Traghen, sont globalement sûres : je me déplace souvent à pied ou en voiture dans Benghazi et Sirte, par exemple, sans protection. Tripoli et Misrata, toutes deux encore sous le contrôle de Dbeibah, restent des sanctuaires pour les milices, dont Ansar al-Sharia, et tiennent davantage de Mogadiscio que de Milan. Dbeibah cultive le soutien turc et qatari — et sollicite leur argent — à la fois pour se maintenir au pouvoir et pour se plier à leurs diktats, notamment la promotion de l’islamisme, l’attribution de contrats libyens à des intérêts turcs et qataris, et le soutien aux revendications maritimes élargies de la Turquie en Méditerranée orientale. En bref, Dbeibah est une marionnette et un cheval de Troie, sans véritable assise populaire en Libye et dont le mandat théorique a expiré depuis des années.
La question que les dirigeants européens, en particulier, doivent désormais se poser est la suivante : s’il existe deux prétentions concurrentes au pouvoir en Libye, dont l’une fait preuve d’une capacité manifeste, contrôle à la fois le territoire et l’infrastructure pétrolière et assure la sécurité, tandis que l’autre favorise les milices et démontre peu d’aptitude à stabiliser le pays, encore moins à le développer, pourquoi l’Europe devrait-elle reconnaître la seconde ?
Khalifa Haftar et son fils Saddam ne sont pas des séparatistes ; au contraire, ils défendent la souveraineté libyenne davantage que ceux qui la braderaient à Ankara ou à Doha, ou qui épousent des idéologies indifférentes aux frontières nationales. S’ils installent leur gouvernement à Benghazi, ce n’est pas parce qu’ils chercheraient à diviser la Libye en ses composantes d’avant le XXe siècle, mais parce que la Turquie a fourni des drones pour protéger ses actifs auprès du gouvernement de Tripoli. Quoi qu’il en soit, la constitution originelle de la Libye prévoit deux capitales à égalité de statut.
Face à une crise énergétique imminente, plutôt que de s’entêter dans les erreurs de Clinton et de Ban Ki-moon, comme le bureau Libye du département d’État reste enclin à le faire, l’Europe devrait regarder la réalité en face. En l’occurrence, ce ne serait pas une démarche intéressée, mais une relation symbiotique. Les Libyens, y compris ceux de Tripoli, souhaitent que prenne fin l’expérience internationale d’apaisement des islamistes. Ils pourraient conditionner la reconnaissance des Haftar comme autorité intérimaire en Libye à un engagement sur la tenue d’élections libyennes dans un délai d’un an et sur l’établissement d’une capitale unifiée dans la ville symboliquement importante de Sirte, à mi-chemin entre Benghazi et Tripoli.
Ils pourraient ensuite traiter directement pour le pétrole libyen. Ce n’est certes pas une idée neuve, et elle ne serait pas difficile à mettre en œuvre. En 2024, les Européens achetaient déjà plus de 21 milliards de dollars de pétrole libyen, même si Dbeibah est un interlocuteur difficile et qu’il a détourné l’essentiel des recettes. En travaillant avec Haftar, les Européens peuvent accroître la production et compenser le manque à gagner saoudien. Haftar est direct ; il est en position de force, et il peut conclure l’accord dont Dbeibah est incapable.
En faisant reposer sa sécurité énergétique sur la Libye, l’Europe peut se garantir un flux de pétrole qui n’a pas à transiter par le détroit d’Ormuz, Bab el-Mandeb ou le canal de Suez. Le pétrole saoudien peut devenir avant tout le problème de la Chine, tandis que l’Europe s’assure le pétrole libyen et le gaz de Méditerranée orientale.
Si, en revanche, les diplomates efféminés des capitales européennes persistent à miser sur Dbeibah, et si les gouvernements qu’ils représentent ne font rien, ils mériteront le chaos qui pourrait bientôt s’abattre sur le continent.
