Forum du Moyen-Orient · Middle East Forum
Critiques de livres

Deux mémoires palestiniens à la nostalgie du bon vieux temps

Des plaisirs de vivre à Gaza : souvenir d’un mode de vie aujourd’hui détruit

Par Mohammed Omer Almoghayer. New York & Londres : OR Books, 2025. 288 p., 19,95 $ (broché)

Recension : A.J. Caschetta

L’élégie qu’Almoghayer consacre à Gaza se veut une juxtaposition tranchée de la région avant et après le 7 octobre. « J'écris la plus grande partie du livre au présent afin de rendre Gaza vivante une fois encore », explique-t-il, avant de conclure que les lecteurs devraient « se réveiller du rêve et le voir réduit à néant ». Il consacre 234 pages au récit d’un « mode de vie » idyllique, suivies d’un épilogue de 23 pages montrant comment il est « aujourd'hui détruit ».

Mais ce pari rhétorique se retourne contre lui. Palestinien diplômé de l’Université islamique de Gaza, il assène malgré lui un démenti cinglant au mensonge répandu et pernicieux selon lequel Gaza, avant le 7 octobre, était « une prison à ciel ouvert ».

Dès sa phrase d’ouverture, Almoghayer (qui se fait aussi appeler Mohammed Omer) raconte avoir été « un chercheur associé tout frais émoulu à Columbia University ». Au dernier paragraphe, il écrit : « et maintenant, cher lecteur, je dois vous quitter, car demain je quitte Gaza pour une occasion passionnante en tant que chercheur à Harvard University. » L’étalage de références mis à part, son odyssée montre clairement que ce supposé « détenu » entre et sort à sa guise de la prison alléguée.

Mieux : la description d’une nourriture abondante, d’une population joyeuse, de festins, de fêtes, de mariages et de célébrations en tous genres contredit le récit d’un Gaza d’avant le 7 octobre peuplé de gens affamés, misérables et sans défense, vivant précairement à la merci de cruels maîtres impériaux.

« Vous êtes maintenant à Gaza », commence le chapitre 1, « où la chaleureuse étreinte de l'hospitalité débute par une modeste tasse de thé ou de café et une invitation à se détendre et à se sentir chez soi. » Le chapitre s’achève sur une promesse que l’auteur ne tient pas : « Dans les pages qui suivent, je vous invite à prendre part à un banquet littéraire. »

La suite tient moins du banquet que du buffet en libre-service — froid et périmé. Il s’agit d’une série de vignettes sur les « braves gens » de Gaza, assorties d’« interludes », comme les appelle Almoghayer, sur une famille texane venant en aide à une famille de Gaza, et d’une « interruption soudaine », selon ses propres termes, décrivant son prétendu enlèvement et sa torture par l’État islamique.

Le motif de la « chaleureuse étreinte de l'hospitalité » traverse tout le portrait qu’Almoghayer brosse des Gazaouis, présentés comme le peuple le plus hospitalier et le plus innocent de la terre. Les mots « hospitalité » et « innocent » reviennent dans le livre plus souvent que « Hamas » — tandis que les célébrations et la joie de vivre imprègnent chaque esquisse de personnage : Hassan, propriétaire de la pharmacie Al-Awda ; Maher, le chasseur de cailles ; Assad, le restaurateur ; Domenico, le pizzaïolo ; Samira, la cultivatrice de pommes de terre ; Nermine, la créatrice de mode ; Amira, l’athlète de parkour ; Ahmed, l’enseignant sous-payé ; Karam, le libraire ; un peintre connu comme « le Picasso de la Palestine », et d’autres. Tous sont présentés comme doux, généreux et, avant tout, hospitaliers et innocents, prospérant au milieu de cafés bondés, de boutiques animées et de fresques de Banksy.

La terre elle-même est décrite comme hospitalière et fertile, produisant les meilleurs fruits et légumes du monde. « Des experts néerlandais affirment que les fraises de Gaza ont un goût plus riche que celles importées d'Espagne et du Maroc », assure l’auteur. Le thé y est plus savoureux, les desserts plus sucrés et la knafeh plus fromagère. Presque chaque chapitre déborde de descriptions de la végétation locale luxuriante, du gibier et des fruits abondants, ainsi que de détails sur les versions gazaouies de pratiquement tous les plats arabes imaginables : harira, moutabal, maftoul, taboun, musakhan, maqluba, waraq enab, chich-kebab, falafel, ragoût de gombo, et plus encore.

Le livre d’Almoghayer se lit davantage comme un guide Zagat de la cuisine moyen-orientale que comme une description ethnographique d’une prison à ciel ouvert où les détenus souffrent d’insécurité alimentaire. Il décrit les trois jours de l’Eid al Fitr comme « le rêve devenu réalité d'un amateur de bonne chère, une célébration gastronomique qui vaut la peine de traverser le monde pour la vivre ». Une scène s’ouvre ainsi : « Dans la halle de conditionnement en pleine effervescence, débordante de produits prêts à être, on l'espère, acheminés vers les Pays-Bas et vendus sur d'autres marchés européens, la douce abondance est écrasante. » La boutique bien achalandée de Karam propose non seulement des livres, mais aussi « toute une variété de cadeaux et de bibelots : des ours en peluche rouges, du parfum, de l'eau de Cologne, des objets gravés, de la lingerie et, à l'occasion, des fleurs fraîches ».

Si Almoghayer semble ignorer que sa lettre d’amour à Gaza réduit à néant son escroquerie de la « prison à ciel ouvert », il est, lui, parfaitement conscient de la nécessité de minimiser le Hamas, dont le nom n’apparaît que six fois dans son livre. Il préfère l’évoquer indirectement et avec déférence comme le « régime » et le « gouvernement démocratiquement élu », en désignant ses membres soit par leurs titres officiels (des employés du « ministère palestinien de la Culture basé à Gaza » ou du « ministère des Finances de Gaza »), soit par des termes encore plus anodins comme « autorités locales » et « agents de sécurité ».

Lorsqu’il mentionne le Hamas, Almoghayer impute son existence aux États-Unis et à Israël. Il affirme à cinq reprises qu’il contrôle Gaza parce qu’il a gagné en popularité à la suite d’un prétendu coup d’État manqué de la CIA : « la raison pour laquelle le Hamas a pris le pouvoir par un coup d'État, c'est qu'Israël et les États-Unis ont tenté de renverser violemment la volonté démocratique du peuple palestinien en 2007. » Son affirmation la plus scandaleuse figure dans une note de bas de page de l’épilogue, où il soutient, dans une formulation fautive : « Même si le Hamas cessait d'exister, rien de fondamental ne changerait. Ils ne sont pas la cause profonde de ce conflit. »

Les lecteurs qui attendent une évaluation sérieuse de la ville souterraine du Hamas, où il stocke des missiles et détient des otages, seront déçus. Le Gaza souterrain existe à peine dans le livre d’Almoghayer, sauf dans ses références euphémiques à « l'économie des tunnels ». Il en minimise la finalité, affirmant que « la quasi-totalité des animaux du zoo de la South Forest de Gaza, y compris les hyènes, les loups, les autruches, les chimpanzés et le lion, la pièce maîtresse, sont passés par les tunnels. Certaines personnes fortunées ont même réussi à faire passer en contrebande des tables de billard grandeur nature et des jacuzzis. » Il rapporte aussi qu’un directeur de banque lui a dit qu’à Rafah, « six cents personnes ont gagné au moins un million de dollars américains grâce à l'économie des tunnels ». Allez comprendre : la formation en journalisme reçue par Almoghayer à Columbia University ne l’incite pas à enquêter sur la manière dont ces fortunes ont été faites, par qui et à quelles fins. Peut-être ne veut-il pas le savoir.

La couverture la plus audacieuse et la plus spectaculaire qu’Almoghayer offre au Hamas apparaît dans le prétendu récit de son enlèvement et de son interrogatoire par Abou Bakr, émir de l’État islamique à Gaza. Ses ravisseurs exigent qu’il « les aide dans leur entreprise visant à reprendre Gaza à ses dirigeants actuels », ce à quoi il répond : « Je refuse. »

Les lecteurs décideront eux-mêmes s’il faut croire cette histoire d’enlèvement. Parmi ceux qui y croiront, peu seront enclins à croire que, sommé de choisir entre la coopération avec l’État islamique et la décapitation, il ait déclaré : « Je préférerais affronter la mort plutôt que de collaborer avec des créatures de la nuit. Je suis un serviteur du soleil, destiné à peiner sous ses rayons chaleureux. »

De fait, la vignette de l’enlèvement par l’État islamique fournit une occasion supplémentaire de présenter le Hamas comme une force modérée. Lorsque l’auteur s’échappe et croise un « policier », lui expliquant qu’il « a été enlevé par un groupe de combattants », le policier du Hamas met en doute le récit d’Almoghayer, lui disant : « Il n'y a pas d'EI… Nous sommes le seul pouvoir ici. »

Dans le Gaza de l’autre côté du miroir d’Almoghayer, le Hamas apparaît comme une force modérée, méfiante envers l’extrémiste émir Abou Bakr. Le mémoire comporte des moments d’humour involontaire, comme l’histoire d’une bombe israélienne tuant une femme « qui était enceinte de 30 mois ». La plupart des lecteurs, toutefois, ne trouveront guère d’humour dans cet ouvrage fantasmagorique — seulement une abondance de rhétorique à côté de la plaque. Il a fallu un aplomb incroyable pour écrire, après le 7 octobre, que « des Palestiniens de tous âges sont régulièrement enlevés par l'armée israélienne ».

Malgré tous ses efforts pour susciter l’indignation devant le « mode de vie aujourd'hui détruit » de Gaza, Almoghayer ne peut échapper à la réalité brutale : de nombreux Gazaouis — membres du Hamas comme « civils » — ont participé au pogrom du 7 octobre. Le lecteur en est réduit à se demander lesquels de ses innocents souriants figuraient peut-être parmi les pillards qui ont assassiné et violé des Israéliens, caché des otages chez eux et occupé des emplois en Israël, y recueillant des renseignements pour appuyer l’opération Déluge d'Al-Aqsa. Un fait demeure certain : pas un seul des Gazaouis hospitaliers et aimables d’Almoghayer n’a fourni la moindre bribe d’information sur le lieu où se trouvaient les otages.

Si Des plaisirs de vivre à Gaza dépeint une profusion de richesses, Almoghayer, lui, se révèle incapable d’embarras. Sa prose boursouflée et convenue empeste le cliché et la platitude, et ne fait rien pour redorer la marque déclinante de Columbia.

Cartographier mon retour : mémoires d’un Palestinien (Mapping My Return: A Palestinian Memoir)

Par Salman Abu Sitta. Le Caire : American University in Cairo Press, 2025. 352 p., 28,99 $ (broché), 28,99 $ (EPUB)

Recension : Martin Sherman

Cartographier mon retour revient à appeler à l’effacement intégral d’Israël. De façon révélatrice, l’auteur propose que, puisque la majeure partie de la population juive d’Israël est concentrée dans des pôles urbains, la diaspora palestinienne revienne dans les zones rurales qui constituent environ 90 % du territoire. Cela se fera « sans déplacement majeur de Juifs », pour autant qu’ils soient « disposés à vivre en paix dans une Palestine libre ».

La description que donne Abu Sitta du 7 octobre révèle sa vision d’ensemble :

De leur propre initiative, certains jeunes de Gaza ont essayé de rentrer chez eux. Le 7 octobre 2023, un petit nombre de jeunes, descendants de la troisième ou quatrième génération des réfugiés de 1948, ont percé la clôture bien fortifiée du camp de concentration de Gaza et entamé le voyage du retour chez eux. Ils ont réoccupé environ 1 500 kilomètres carrés de leur patrie en une matinée. Pendant un temps, leur rêve de rentrer chez eux s’est presque réalisé.

On notera l’absence totale de toute mention de meurtres et de mutilations, de viols et de ravages. Il ne s’agit que d’un charmant « rêve de rentrer chez soi ».

Pour l’essentiel, Cartographier mon retour se lit comme une odyssée nostalgique, sous un vernis douceâtre destiné à dépeindre un passé prétendument idyllique d’avant le sionisme plutôt que la réalité d’une société arriérée, brutale, misogyne, homophobe et répressive.

Curieusement, l’auteur sape son propre tableau pastoral lorsqu’il raconte avec approbation comment sa mère, armée d’un poignard, a agressé une entremetteuse venue arranger un mariage polygame avec son père. Voilà pour le parallèle avec la pittoresque campagne anglaise.

Parsemant son texte d’allusions racistes et désobligeantes présentant les Juifs d’origine européenne comme des intrus indiscrets et des agents de « projets coloniaux occidentaux », Abu Sitta déplore : « Il est inconcevable qu'une partie du monde aussi précieuse que la Palestine soit accaparée par des Européens de l'Est mus par des projets coloniaux occidentaux, que son histoire soit reprise comme la leur, que sa géographie soit vidée de son peuple et que ses noms soient remplacés par des noms nouvellement forgés. »

L’affirmation d’Abu Sitta selon laquelle des « pirates européens » auraient imposé des « noms nouvellement forgés » est erronée. En réalité, les sionistes ont rétabli des noms bibliques pour des sites comme Hébron, Safed, Beit Shean et Jérusalem, après qu’ils avaient été remplacés par des noms arabes. De fait, ces vestiges ancestraux sont bien antérieurs à l’avènement de l’islam. D’autres noms, comme Tibériade et Césarée, sont romains, et précèdent eux aussi de plusieurs siècles l’arrivée des musulmans.

Abu Sitta suggère qu’Israël est un artefact artificiel, étouffant, imposé à un paysage tranquille et rustique, et que le pays a été sans scrupules « découpé » dans une entité indépendante préexistante d’avant 1948, et non dans un vilayet lointain et décrépit aux confins de l’Empire ottoman. En réalité, bien entendu, seuls les Juifs ont reconnu à quel point cette terre jadis désolée et austère était précieuse. Attirés vers elle des quatre coins du globe, les Juifs, seuls, se sont sacrifiés et ont travaillé dur pour transformer ses marécages et ses déserts en la merveille moderne d’aujourd’hui.

En somme, Cartographier mon retour est une fantaisie et une fabrication qui se donnent des airs de recherche historique. Quiconque cherche à en apprendre davantage sur la vie palestinienne devrait éviter scrupuleusement ce mélange de faits trompeurs et d’analyses désespérément et profondément biaisées.

Martin Sherman, The Israel Institute for Strategic Studies