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Observer

Le retrait américain du Kurdistan syrien est une erreur

Les groupes terroristes sont prêts à exploiter l'insécurité qui règne dans la région, en particulier dans les États fragiles comme la Syrie.

Sirwan Kajjo est journaliste et chercheur, spécialiste de la politique kurde, du militantisme islamique et des affaires syriennes. Il a contribué à deux chapitres d’ouvrages sur la Syrie et les Kurdes, publiés par Indiana University Press et Cambridge University Press. Ses écrits sur les questions syriennes et kurdes ont été publiés par le Forum du Moyen-Orient (Middle East Forum), le Washington Institute for Near East Policy et d’autres organismes de recherche appliquée et publications de premier plan. Kajjo est également l’auteur de Nothing But Soot (Rien que de la suie), un roman dont l’action se déroule en Syrie. Il est titulaire d’une licence en gouvernement et politique internationale de l’université George Mason.

The Syrian army enters the Sheikh Maqsoud area after Kurdish forces withdrew on January 10, 2026.
L'armée syrienne entre dans le quartier de Cheikh Maqsoud après le retrait des forces kurdes, le 10 janvier 2026. · Shutterstock

Le 16 avril 2026, l’armée américaine a évacué sa dernière base dans le nord-est de la Syrie, mettant de fait un terme à un partenariat de plus d’une décennie avec les Forces démocratiques syriennes, dirigées par les Kurdes. La remise de la base de Qasrak, à Hassaké, au gouvernement syrien n’a pas marqué l’aboutissement naturel d’une campagne victorieuse contre l’État islamique, mais plutôt la répétition d’un désengagement prématuré dans la stratégie antiterroriste américaine.

Depuis 2014, les États-Unis et les forces kurdes en Syrie ont bâti un partenariat solide en dépit d’obstacles considérables. Au-delà de leurs succès sur le champ de bataille contre l’État islamique, la population kurde a accueilli favorablement les troupes américaines et a vu dans leur présence une protection contre les menaces intérieures comme extérieures. Dans un environnement hostile, ce soutien a contribué à préserver les structures de gouvernance locale et a donné aux communautés kurdes une certaine confiance dans leur avenir.

Au fil des ans, chaque fois qu’il a été question d’un éventuel retrait américain de Syrie, les Kurdes ont exprimé leur inquiétude quant à leur avenir. Lorsque les forces américaines se sont partiellement retirées du nord-est de la Syrie durant le premier mandat du président Donald Trump, en 2019, des manifestants kurdes ont dénoncé cette décision, craignant de se retrouver exposés aux attaques de la Turquie et d’autres acteurs.

Pourtant, lorsque les dernières colonnes de fumée des fosses d’incinération se sont élevées au-dessus de la base aérienne de Qasrak, les Kurdes de la région n’ont réagi ni par la colère ni par la peur. C’est qu’ils avaient déjà encaissé le choc de l’abandon américain plus tôt en 2026. Les États-Unis avaient joué un rôle important dans la dissolution des Forces démocratiques syriennes, un processus enclenché par un accord conclu le 29 janvier entre les Kurdes et les autorités intérimaires de Damas. Pour les dirigeants kurdes, cet accord annonçait la suite : un retrait, à terme, des troupes américaines.

Les Kurdes de Syrie tiraient fierté de leur partenariat singulier avec les États-Unis. Le sentiment était réciproque. Lors de nombreuses visites dans le nord-est syrien au fil des années, soldats et commandants américains ont souvent dit leur admiration pour une force qu’ils décrivaient comme disciplinée, endurante et fiable sous pression.

Alors que les Kurdes syriens se résignaient à leur sort et acceptaient un accord d’intégration qui leur était imposé, les États-Unis avaient encore la possibilité de maintenir leur présence militaire dans la région kurde, indépendamment de l’évolution du statut des forces kurdes.

Le cas irakien offrait un précédent. Le retrait des troupes américaines d’Irak décidé par l’administration Obama en 2011 a eu de lourdes conséquences. En 2011, l’Irak n’en était encore qu’aux premiers pas de la construction de ses institutions de sécurité et de ses fonctions étatiques et, comme la Syrie, son armée manquait de moyens. Moins de trois ans plus tard, la montée de l’État islamique dans le vide ainsi créé a contraint le président Barack Obama à redéployer des forces américaines.

Un enchaînement comparable se dessine aujourd’hui en Syrie. Le pays traverse une transition fragile conduite par des islamistes depuis la chute du régime de Bachar el-Assad en 2024. Ces derniers mois, il a été confronté à d’importants défis sécuritaires, tandis que ses institutions militaires et de sécurité, dont beaucoup de membres sont issus de groupes djihadistes extrémistes, demeurent mal préparées et loin d’être soudées. À vrai dire, la situation de la Syrie aujourd’hui est encore plus précaire que ne l’était celle de l’Irak en 2011.

Le Moyen-Orient connaît l’un de ses moments les plus instables de ces dernières années. Les groupes terroristes sont prêts à exploiter l’insécurité qui règne dans la région, en cherchant à engranger des gains dans les États fragiles comme la Syrie.

Les États-Unis conservent des leviers politiques et militaires en Syrie. Des responsables militaires américains affirment qu’ils poursuivront les efforts antiterroristes menés par des partenaires en Syrie. Mais Washington n’aura peut-être plus le même partenariat avec les Kurdes syriens, notamment parce que les forces kurdes sont désormais, en pratique, dissoutes dans la structure militaire syrienne. Pourtant, même une présence militaire américaine limitée en Syrie pourrait contribuer à façonner une action antiterroriste plus efficace — une action qui évite de coûteux retours en arrière.