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Observer

Damas dilue la question kurde en Syrie

Pour affaiblir les Kurdes, al-Charaa cherche à prendre le contrôle de leur représentation politique.

Sirwan Kajjo est journaliste et chercheur, spécialiste de la politique kurde, du militantisme islamique et des affaires syriennes. Il a contribué à deux chapitres d’ouvrages sur la Syrie et les Kurdes, publiés par Indiana University Press et Cambridge University Press. Ses écrits sur les questions syriennes et kurdes ont été publiés par le Forum du Moyen-Orient (Middle East Forum), le Washington Institute for Near East Policy et d’autres organismes de recherche appliquée et publications de premier plan. Kajjo est également l’auteur de Nothing But Soot (Rien que de la suie), un roman dont l’action se déroule en Syrie. Il est titulaire d’une licence en gouvernement et politique internationale de l’université George Mason.

A Syrian government delegation meets with Kurdish leaders from the Syrian Democratic Forces to prepare for deployment of security forces in the Ayn al-Arab area on February 01, 2026.
Une délégation du gouvernement syrien rencontre des dirigeants kurdes des Forces démocratiques syriennes afin de préparer le déploiement de forces de sécurité dans la région d'Aïn al-Arab, le 1er février 2026. · Shutterstock

Depuis la signature, en janvier 2026, d’un accord négocié sous l’égide des États-Unis avec les Forces démocratiques syriennes, dirigées par les Kurdes, le régime syrien a marqué des points dans sa tentative de reprendre la main sur la question kurde dans le pays.

Au-delà du fait que l’accord favorise le gouvernement syrien, Damas a mis à profit sa position pour remodeler le récit autour de revendications kurdes anciennes. L’objectif apparent est d’éroder la légitimité populaire des acteurs politiques kurdes, d’autant que les forces militaires kurdes perdent leur autonomie et sont absorbées dans la structure de l’armée arabe syrienne.

Le président par intérim Ahmed al-Charaa semble s’être inspiré des méthodes de son homologue islamiste, le président turc Recep Tayyip Erdoğan. Ankara paraît façonner l’approche d’al-Charaa sur la question kurde en Syrie et en fixer les paramètres.

Erdoğan est à la fois la meilleure et la pire chose qui soit arrivée aux Kurdes de Turquie. C’est sous son règne que la Turquie a assoupli des restrictions anciennes sur la langue et la culture kurdes, allant jusqu’à lancer une chaîne de télévision publique en langue kurde. Mais Erdoğan a rapidement fait marche arrière sur cette tolérance prudente à l’égard des Kurdes. Après l’échec des pourparlers de paix avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), des opérations militaires menées par l’État ont dévasté villes et bourgs kurdes. Le gouvernement d’Erdoğan a destitué des maires kurdes démocratiquement élus dans des dizaines de municipalités du sud-est kurde du pays, et emprisonné des milliers de responsables politiques, de journalistes et d’artistes kurdes.

Le même paradoxe vaut pour le régime d’al-Charaa. D’un côté, il a pris des mesures inédites à l’égard des Kurdes, comme faire de Newroz une fête nationale, reconnaître le kurde comme langue nationale et se contenter d’afficher, du bout des lèvres, d’autres droits culturels. De l’autre, il a montré peu d’hésitation à recourir à la force, allant jusqu’à tuer des centaines de Kurdes pour s’être opposés à l’autorité de Damas.

Ce changement de politique, en Syrie comme en Turquie — du déni pur et simple de l’existence kurde à une reconnaissance limitée —, ne procède pas d’élans démocratiques. Il reflète plutôt le fait que la question kurde, dans les deux pays comme dans l’ensemble du Moyen-Orient, n’est plus marginale ni possible à ignorer.

Pour réduire l’importance régionale et mondiale des Kurdes, notamment en Occident, al-Charaa a cherché à exercer un contrôle accru sur leur représentation politique. Cela s’est traduit dans son approche du mouvement politique kurde. En avril 2025, les partis kurdes de Syrie, de tout l’éventail politique, se sont réunis lors d’une conférence d’unité, où ils ont convenu de former une délégation chargée de représenter les intérêts kurdes dans les négociations avec Damas. Depuis, le gouvernement syrien par intérim s’est donné pour priorité de saper cette fragile unité kurde, dialoguant tantôt de manière sélective avec certains partis tout en en marginalisant d’autres, tantôt en les contournant purement et simplement au profit de personnalités alibis. Ce dernier procédé relève d’une tactique ancienne, employée par les régimes successifs à Damas.

Les autorités islamistes cherchent aussi à diviser les Kurdes physiquement. En Syrie, les populations kurdes sont concentrées dans la province de Hassaké, à Kobané et à Afrine — trois régions séparées par des zones à majorité arabe du fait d’une ingénierie démographique délibérée menée au fil des décennies. Pendant la guerre civile, les forces kurdes ont pu consolider ces trois régions, ainsi que d’autres zones, sous une administration autonome dirigée par les Kurdes. Les invasions turques successives des zones sous contrôle kurde ont remodelé cette réalité, et le nouveau régime syrien cherche désormais à traiter séparément chacune de ces trois régions afin de vider la question kurde de sa substance en tant que projet nationaliste cohérent et de la réduire à un simple enjeu administratif ou socio-économique.

Lors de l’offensive menée par le gouvernement contre les forces et les civils kurdes en janvier 2026, une vague de solidarité kurde a émergé à travers le Moyen-Orient et la diaspora en soutien aux Kurdes de Syrie. Ce soutien a renforcé leur position politique malgré de sérieux revers, une évolution que Damas a remarquée. Le régime d’al-Charaa a rapidement compris que les gains militaires face aux Forces démocratiques syriennes ne suffisaient pas à contenir les aspirations kurdes à l’autonomie.

L’approche évolutive de Damas sur la question kurde traduit une stratégie d’accommodement limité assortie d’un contrôle coercitif. Si des concessions symboliques peuvent alléger la pression internationale et donner une image d’inclusivité, elles ne répondent pas aux revendications kurdes fondamentales d’une représentation politique effective et d’une autonomie. À mesure que les dynamiques régionales évoluent et que les réseaux kurdes demeurent résilients, les efforts du gouvernement syrien pour fragmenter la communauté kurde pourront produire quelques gains à court terme, mais ont peu de chances de garantir une stabilité durable.