Soudan : Trump doit contrer le projet de base navale russe
Privé de la Syrie, Poutine cherche désespérément un point de remplacement et tentera de surenchérir sur l'Arabie saoudite pour gagner de l'influence au Soudan.

Le président élu Donald Trump est peut-être partagé sur le soutien américain au combat de l’Ukraine contre la Russie, mais cela ne doit pas conduire à ignorer la menace stratégique plus large que la Russie fait peser sur les intérêts des États-Unis.
Des avions russes sondent régulièrement les défenses américaines le long des côtes de l’Alaska, et des sous-marins ainsi que des navires espions russes suivent les bâtiments de la marine américaine quittant Norfolk, en Virginie. D’autres navires espions russes surveillent Cape Canaveral, en Floride, et New London, dans le Connecticut. Ces dernières années, le Kremlin a également renforcé sa présence au Mexique afin de surveiller les États-Unis et, peut-être, d’y mener des opérations, en liaison avec divers cartels. La Russie réinvestit aussi Cuba, au moment même où le régime communiste de l’île semble entrer dans son agonie. Le Nicaragua a proposé de devenir la « plateforme régionale » de la Russie.
Au-delà des Amériques, la Russie cherche à maintenir sa présence au Moyen-Orient. Si l’effondrement du régime syrien face à des djihadistes soutenus par la Turquie menace la capacité de Moscou à conserver ses bases navale et aérienne à Tartous ainsi que sa base aérienne à Khmeimim, la Russie passe à l’offensive ailleurs.
La guerre civile soudanaise, qui compte douze fronts, est aujourd’hui la plus meurtrière au monde. Son impact sur les civils et les combattants dépasse désormais celui de la guerre en Ukraine et est supérieur de plus de deux ordres de grandeur à celui du conflit entre le Hamas et Israël. La Russie cherche à tirer avantage de cette tragédie humanitaire pour prendre pied sur la côte de la mer Rouge.
Lorsque les combats ont éclaté au Soudan, Moscou a d’abord soutenu les Forces de soutien rapide soudanaises, qui contrôlent Khartoum, en grande partie parce qu’elles tenaient des territoires où le groupe Wagner espérait exploiter des richesses minières ; mais le gouvernement russe a rapidement changé de camp au profit des Forces armées soudanaises et du Conseil de souveraineté de transition, qui contrôlent le nord du Soudan (à l’exception de la frontière libyenne) et la côte de la mer Rouge. La manœuvre du Kremlin était habile : non seulement elle plaçait la Russie et l’Iran du même côté dans la guerre du Soudan, mais elle permettait aussi à la Russie d’exercer son influence sur Port Sudan, le principal port du pays, et ouvrait la possibilité d’un pont terrestre pour soutenir l’empire russe de fait que le groupe Wagner a bâti au moyen d’une série de coups d’État, du Mali au Niger, puis d’investissements stratégiques au Tchad et en République centrafricaine. Le président russe Vladimir Poutine est peut-être encore plus cynique et pourrait financer les deux camps, afin d’obtenir un maximum de concessions de chacun.
L’éventualité d’une base navale russe au Soudan n’est pas purement théorique. Le 28 avril 2024, Mikhaïl Bogdanov a entamé une visite de deux jours à Port Sudan pour rencontrer le général Abdel Fattah al-Burhan, président du Conseil de souveraineté de transition. Un peu plus d’un mois plus tard, l’adjoint de Burhan, Malik Agar, s’est rendu au St. Petersburg International Economic Forum, en juin 2024, pour s’entretenir avec des responsables russes au sujet de la base. En marge de cet événement, il a reconnu que le Conseil de souveraineté de transition relancerait un accord resté lettre morte depuis 2017, qui permettrait à la Russie de construire une base navale à Port Sudan ou aux alentours. La Russie aurait également proposé à ses alliés soudanais des missiles S-400 pour rendre l’offre plus attrayante et emporter l’accord sur la base.
Bien que le Moscow Times ait indiqué le mois dernier que le Soudan avait rejeté la dernière offre de Moscou, l’équipe de Trump ne doit pas présumer que l’affaire est close. Si les États-Unis ont peut-être fait pression sur les Saoudiens, soutiens de Burhan dans cette lutte fratricide, pour que celui-ci repousse les Russes, les ambitions de Moscou ne sont pas éteintes. Les Russes relèveront probablement leur offre à Burhan tout en cherchant simultanément à étendre leur présence en Libye.
Le Soudan est un conflit particulièrement inextricable qui, même dans les meilleures circonstances, pourrait durer encore cinq ou dix ans. La diplomatie américaine de l’ère Biden a échoué : sa très médiatisée May 2023 Jeddah Declaration a été ignorée par toutes les parties. Non seulement le Soudan se trouve en première ligne de tensions vieilles de plusieurs décennies entre tribus africaines et arabes, mais les Saoudiens et les Émiratis poursuivent une lutte d’influence à somme nulle à l’intérieur du pays, payée du sang soudanais. La Maison Blanche et le Pentagone peuvent bien se réjouir de l’effondrement russe en Syrie, mais il serait insensé pour Trump ou son équipe de tenir la Russie pour vaincue et hors jeu. La perte de la Syrie rend Poutine d’autant plus pressé de trouver un point de remplacement. Il tentera de surenchérir sur l’Arabie saoudite pour gagner de l’influence auprès du Conseil de souveraineté de transition soudanais et obtenir une nouvelle base navale régionale. Il compte sur le manque d’attention de l’équipe Trump pour consolider une présence en mer Rouge ; Trump, Marco Rubio, désigné comme secrétaire d’État, et Mike Waltz, choisi par Trump comme conseiller à la sécurité nationale, ne doivent pas donner raison à la stratégie de Poutine.
