La taqiyya, ou comment l'islam réécrit ses règles de la guerre
Vaincre le terrorisme djihadiste suppose de comprendre une doctrine qui autorise la tromperie envers les non-musulmans.
Points clés
- Contrairement aux hypothèses académiques longtemps répandues, la taqiyya dépasse la simple dissimulation religieuse par souci de préservation de soi et englobe la tromperie active envers l'ennemi infidèle en général.
- Muhammad autorisa le mensonge à la guerre, déclarant lors de la bataille du Fossé que la guerre est tromperie, et permit à un musulman de mentir afin d'assassiner le poète Ka'b ibn Ashraf.
- Parce que le djihad est perpétuel jusqu'à ce que l'islam domine, les juristes estiment que les traités avec les non-musulmans sont temporaires, dix ans constituant la durée maximale, les trêves servant à permettre aux musulmans affaiblis de se regrouper.

Aux yeux des non-musulmans, l'islam doit paraître une religion paradoxale. D'un côté, il est sans cesse présenté comme la religion de la paix ; de l'autre, ses fidèles sont responsables de la majorité des attentats terroristes dans le monde. Les apologistes de l'islam soulignent qu'il s'agit d'une foi fondée sur de hautes exigences éthiques ; d'autres insistent sur le fait qu'il s'agit d'une religion de la loi. Les notions duales de vérité et de fausseté propres à l'islam mettent davantage encore en lumière sa nature paradoxale : si le Coran condamne la tromperie entre croyants — car « Dieu ne guide pas celui qui est prodigue et menteur » [1] —, la tromperie dirigée contre les non-musulmans, généralement désignée en arabe par le terme de taqiyya, bénéficie elle aussi d'un appui coranique et relève de la catégorie juridique de ce qui est licite pour les musulmans.
La tromperie musulmane peut être considérée comme un moyen à peine moins indigne au service d'une fin glorieuse : l'hégémonie islamique sous la charia, réputée bénéfique tant pour les musulmans que pour les non-musulmans. En ce sens, mentir au nom de l'altruisme est permis. Dans un exemple récent, le prédicateur musulman Mahmoud al-Masri a relaté publiquement l'histoire d'un musulman qui avait menti et induit un juif en erreur pour l'amener à se convertir à l'islam, qualifiant cela de « belle ruse ».
La taqiyya a deux usages fondamentaux. Le plus connu consiste à dissimuler son identité religieuse lorsqu'on craint la persécution. Tel a été l'usage historique de la taqiyya au sein des communautés chiites, chaque fois et partout où leurs rivaux sunnites les ont dépassées en nombre et, de ce fait, menacées. À l'inverse, les musulmans sunnites, loin de subir des persécutions, ont, chaque fois que leurs moyens le permettaient, mené le djihad contre le monde de l'incroyance ; et c'est là qu'ils ont recouru à la taqiyya — non comme dissimulation, mais comme tromperie active. De fait, la tromperie, solidement ancrée doctrinalement dans l'islam, est souvent présentée comme l'égale — parfois la supérieure — d'autres vertus militaires universelles, telles que le courage, la constance ou le sacrifice de soi. Pourtant, si les musulmans sont exhortés à dire la vérité, comment la tromperie peut-elle non seulement être si répandue, mais encore bénéficier d'une sanction divine ? Qu'est-ce exactement que la taqiyya ? Comment est-elle justifiée par les savants et par ceux qui y recourent ? Comment s'inscrit-elle dans une conception plus large du code éthique de l'islam, notamment à l'égard du non-musulman ? Plus encore, quelles conséquences la doctrine de la taqiyya a-t-elle pour l'ensemble des interactions entre musulmans et non-musulmans ?
La doctrine de la taqiyya
Selon la charia — l'ensemble des prescriptions juridiques qui définissent la manière dont un musulman doit se comporter en toutes circonstances —, la tromperie est non seulement permise dans certaines situations, mais peut être jugée obligatoire dans d'autres. Contrairement, par exemple, à la tradition chrétienne primitive, les musulmans contraints de choisir entre abjurer l'islam ou subir la persécution étaient autorisés à mentir et à feindre l'apostasie. D'autres juristes ont décrété que les musulmans ont l'obligation de mentir pour se préserver [2], sur la base de versets coraniques interdisant aux musulmans d'être les instruments de leur propre mort [3].
Il s'agit là de la définition classique de la doctrine de la taqiyya. Dérivée d'un mot arabe désignant la peur, la taqiyya a longtemps été comprise, en particulier par les universitaires occidentaux, comme un recours en temps de persécution religieuse et, pour l'essentiel, utilisée en ce sens par des groupes chiites minoritaires vivant au sein de majorités sunnites hostiles [4]. La taqiyya permettait aux chiites de dissimuler régulièrement leur appartenance religieuse devant les sunnites, non seulement en tenant secrètes leurs propres croyances, mais aussi en priant et en se comportant comme s'ils étaient sunnites.
Toutefois, l'un des rares ouvrages consacrés au sujet, At-Taqiyya fi'l-Islam (La dissimulation en islam), établit clairement que la taqiyya ne se limite pas aux chiites dissimulant par crainte de la persécution. Écrit par Sami Mukaram, ancien professeur d'études islamiques à l'Université américaine de Beyrouth (American University of Beirut) et auteur d'environ vingt-cinq ouvrages sur l'islam, le livre démontre clairement l'omniprésence et la vaste applicabilité de la taqiyya :
« La taqiyya revêt une importance fondamentale en islam. Pratiquement toutes les sectes islamiques y souscrivent et la pratiquent… Nous pouvons aller jusqu'à dire que la pratique de la taqiyya est dominante en islam, et que les quelques sectes qui ne la pratiquent pas s'écartent du courant dominant… La taqiyya est très répandue dans la politique islamique, en particulier à l'époque moderne. » [5]
L'articulation de la taqiyya
Le verset coranique 3:28 est souvent considéré comme le principal texte qui autorise la tromperie envers les non-musulmans : « Que les croyants [musulmans] ne prennent pas les infidèles [non-musulmans] pour amis et alliés plutôt que les croyants. Quiconque agit ainsi n'aura plus aucun lien avec Dieu — à moins que vous n'ayez à vous prémunir contre eux, en prenant vos précautions » [7].
Muhammad ibn Jarir at-Tabari (mort en 923), auteur d'un commentaire du Coran de référence et faisant autorité, explique ainsi le verset 3:28 :
« Si vous [les musulmans] êtes sous leur autorité [celle des non-musulmans] et que vous craignez pour vous-mêmes, comportez-vous loyalement envers eux par la langue tout en nourrissant intérieurement de l'animosité à leur égard… [sachez que] Dieu a interdit aux croyants d'être amicaux ou intimes avec les infidèles plutôt qu'avec d'autres croyants — sauf lorsque les infidèles leur sont supérieurs [en autorité]. Si tel est le cas, qu'ils se montrent amicaux envers eux tout en préservant leur religion. » [8]
D'autres savants éminents, tels qu'Abu ‘Abdullah al-Qurtubi (1214-73) et Muhyi ‘d-Din ibn al-Arabi (1165-1240), ont étendu la taqiyya aux actes. Autrement dit, les musulmans peuvent se comporter comme des infidèles, et pire encore — par exemple en se prosternant devant des idoles et des croix et en les adorant, en portant un faux témoignage, voire en exposant les faiblesses de leurs coreligionnaires à l'ennemi infidèle —, tout sauf tuer effectivement un musulman : « La taqiyya, même commise sans contrainte, ne conduit pas à un état d'infidélité — même si elle conduit à un péché méritant le feu de l'enfer. » [10]
La tromperie dans les campagnes militaires de Muhammad
Muhammad — dont l'exemple, en tant qu'« être humain le plus parfait », doit être suivi dans le moindre détail — avait une conception pragmatique du mensonge. Il est bien connu, par exemple, qu'il a autorisé le mensonge dans trois situations : pour réconcilier deux parties ou plus en conflit, pour apaiser son épouse, et à la guerre [11]. Selon un manuel juridique arabe consacré au djihad tel que le définissent les quatre écoles de droit, « les oulémas s'accordent à dire que la tromperie en temps de guerre est légitime… la tromperie est une forme d'art à la guerre » [12]. Qui plus est, selon Mukaram, cette tromperie est classée comme taqiyya : « La taqiyya destinée à duper l'ennemi est permise » [13].
Plusieurs oulémas estiment que la tromperie est consubstantielle à la conduite de la guerre : Ibn al-'Arabi déclare que « dans les hadiths [paroles et actes de Muhammad], la pratique de la tromperie à la guerre est bien attestée. De fait, sa nécessité est soulignée davantage que celle du courage. » Ibn al-Munir (mort en 1333) écrit : « La guerre est tromperie, c'est-à-dire que la guerre la plus complète et la plus parfaite que mène un combattant de la foi est une guerre de tromperie, et non de confrontation, en raison du danger inhérent à cette dernière, et du fait que l'on peut remporter la victoire par la traîtrise sans dommage [pour soi-même]. » Et Ibn Hajar (mort en 1448) conseille aux musulmans « de faire preuve d'une grande prudence à la guerre, tout en se lamentant et en portant le deuil [publiquement] afin de duper les infidèles » [14].
Cette conception musulmane selon laquelle la guerre est tromperie remonte à la bataille du Fossé (627), qui opposa Muhammad et ses partisans à plusieurs tribus non musulmanes connues sous le nom d'Al-Ahzab. L'un des Ahzab, Na'im ibn Mas'ud, se rendit au camp musulman et se convertit à l'islam. Lorsque Muhammad découvrit que les Ahzab ignoraient la conversion de leur compagnon de tribu, il conseilla à Mas'ud de retourner auprès d'eux et de tenter d'amener les forces païennes à lever le siège. C'est alors que Muhammad déclara, de manière mémorable : « Car la guerre est tromperie. » Mas'ud retourna chez les Ahzab sans qu'ils sachent qu'il avait changé de camp et se mit délibérément à donner de mauvais conseils à ses anciens proches et alliés. Il déploya également de grands efforts pour susciter des querelles entre les différentes tribus jusqu'à ce que, se défiant profondément les unes des autres, elles se dispersent, lèvent le siège imposé aux musulmans et sauvent l'islam de la destruction alors qu'il en était à ses débuts [15]. Plus récemment, des complices du 11-Septembre, tels que Khalid Sheikh Mohammed, ont justifié leur rôle dans le complot, dans leur réponse en tant qu'accusés, en invoquant l'affirmation de leur prophète selon laquelle « la guerre est tromperie ».
Une expression plus frappante encore de la légitimité de la tromperie envers les infidèles est l'anecdote suivante. Un poète, Ka'b ibn Ashraf, offensa Muhammad, qui s'exclama : « Qui tuera cet homme qui a fait du tort à Dieu et à son prophète ? » Un jeune musulman nommé Muhammad ibn Maslama se porta volontaire, à condition que, pour s'approcher suffisamment de Ka'b afin de l'assassiner, il soit autorisé à mentir au poète. Muhammad accepta. Ibn Maslama se rendit auprès de Ka'b et se mit à dénigrer l'islam et Muhammad. Il persista jusqu'à ce que sa désaffection devienne si convaincante que Ka'b lui accorda sa confiance. Peu après, Ibn Maslama se présenta avec un autre musulman et, la garde de Ka'b étant baissée, le tua [16].
Muhammad a tenu d'autres propos présentant la tromperie sous un jour favorable, tels que « Dieu m'a commandé d'user d'équivoque parmi les gens tout comme il m'a commandé d'instituer les obligations [religieuses] » ; « J'ai été envoyé avec l'art d'obscurcir » ; et « quiconque vit sa vie dans la dissimulation meurt en martyr » [17].
En somme, les plus anciens témoignages historiques de l'islam attestent clairement de la prévalence de la taqiyya comme forme de guerre islamique. Par ailleurs, les premiers musulmans sont souvent décrits comme se sortant d'embarras par le mensonge — généralement en reniant ou en insultant l'islam ou Muhammad —, souvent avec l'approbation de ce dernier, son unique critère étant que leurs intentions (niya) soient pures [18]. Lors des guerres avec les chrétiens, chaque fois que ces derniers détenaient l'autorité, la pratique de la taqiyya devint plus essentielle encore. Mukaram affirme : « La taqiyya fut utilisée comme moyen d'écarter le danger qui menaçait les musulmans, en particulier dans les périodes critiques et lorsque leurs frontières étaient exposées aux guerres avec les Byzantins puis, par la suite, aux raids [croisades] des Francs et d'autres » [19].
La taqiyya dans la révélation coranique
Le Coran lui-même constitue un témoignage supplémentaire de la taqiyya. Dieu étant réputé le révélateur de ces versets, il est par défaut perçu comme l'ultime auteur de la tromperie — ce qui n'a rien de surprenant puisqu'il est décrit dans le Coran comme le meilleur makar, c'est-à-dire le meilleur trompeur ou le meilleur stratège (par exemple, 3:54, 8:30, 10:21).
Si d'autres écritures comportent des contradictions, le Coran est le seul livre saint dont les commentateurs ont élaboré une doctrine pour rendre compte des revirements très visibles qui surviennent d'une injonction à l'autre. Aucun lecteur attentif ne peut ignorer les nombreux versets contradictoires du Coran, notamment la manière dont des versets pacifiques et tolérants côtoient presque, à quelques lignes d'intervalle, des versets violents et intolérants. Les oulémas furent d'abord déconcertés quant aux versets à codifier dans la vision du monde de la charia : celui qui affirme qu'il n'y a pas de contrainte en religion (2:256), ou ceux qui commandent aux croyants de combattre tous les non-musulmans jusqu'à ce qu'ils se convertissent, ou du moins se soumettent, à l'islam (8:39, 9:5, 9:29). Pour sortir de ce dilemme, les commentateurs élaborèrent la doctrine de l'abrogation, qui soutient pour l'essentiel que les versets révélés plus tard dans la carrière de Muhammad priment sur les versets antérieurs chaque fois qu'il y a divergence. Afin de consigner quels versets en abrogeaient d'autres, une science religieuse consacrée à la chronologie des versets du Coran se développa (connue sous le nom d'an-Nasikh wa'l Mansukh, l'abrogeant et l'abrogé).
Mais pourquoi ces contradictions, au départ ? L'explication communément admise est que, dans les premières années de l'islam, Muhammad et sa communauté, très largement minoritaires face à leurs adversaires infidèles tout en vivant à leurs côtés à La Mecque, devaient diffuser un message de paix et de coexistence. Cependant, après la migration des musulmans à Médine en 622 et la montée en puissance de leur force militaire, des versets les incitant à passer à l'offensive furent peu à peu « révélés » — en principe, descendus de Dieu — toujours en proportion des capacités croissantes de l'islam. Dans les textes juridiques, ces étapes sont classées ainsi : passivité face à l'agression ; permission de riposter contre les agresseurs ; commandements de combattre les agresseurs ; commandements de combattre tous les non-musulmans, que ces derniers engagent ou non les hostilités [20]. La montée en puissance musulmane est la seule variable qui explique cette évolution progressive de la ligne politique.
D'autres savants nuancent ce point en soutenant que, sur une période de vingt-deux ans, le Coran a été révélé par fragments, passant de versets passifs et spirituels à des prescriptions juridiques et à des injonctions à répandre la foi par le djihad et la conquête, simplement pour acclimater les premiers convertis musulmans aux devoirs de l'islam, de peur qu'ils ne se découragent d'emblée devant les obligations spectaculaires qui apparaîtraient dans les versets ultérieurs [21]. Des versets révélés vers la fin de la carrière de Muhammad — tels que « Le combat vous est prescrit, bien que vous l'ayez en aversion » [22] — auraient été déplacés à une époque où la guerre était effectivement hors de question.
Quelle que soit l'interprétation, l'approche standard de l'abrogation coranique s'agissant des versets de guerre et de paix est la suivante : lorsque les musulmans sont faibles et en position minoritaire, ils doivent prêcher et se comporter selon l'éthos des versets mecquois (paix et tolérance) ; lorsqu'ils sont forts, en revanche, ils doivent passer à l'offensive sur la base de ce qui est commandé dans les versets médinois (guerre et conquête). Les vicissitudes de l'histoire islamique témoignent de cette dichotomie, la notion musulmane populaire le résumant au mieux, sur la base d'un hadith : si possible, le djihad doit être accompli par la main (force), sinon par la langue (prédication) ; et, si cela n'est pas possible, alors par le cœur, ou par les intentions [23].
La guerre est éternelle
Que l'islam légitime la tromperie en temps de guerre n'a, bien sûr, rien de si étonnant ; après tout, comme l'écrivait l'auteur élisabéthain John Lyly, « en amour comme à la guerre, tous les coups sont permis » [24]. D'autres philosophes et stratèges non musulmans — tels que Sun Tzu, Machiavel et Thomas Hobbes — ont justifié la tromperie à la guerre. Tromper l'ennemi en temps de guerre relève du simple bon sens. La différence cruciale, en islam, est toutefois que la guerre contre l'infidèle est une affaire perpétuelle — jusqu'à ce que, selon les mots du Coran, « tout chaos cesse, et que toute religion appartienne à Dieu » [25]. Dans sa notice consacrée au djihad dans l'Encyclopaedia of Islam, Emile Tyan écrit : « Le devoir du djihad existe aussi longtemps que la domination universelle de l'islam n'a pas été atteinte. La paix avec les nations non musulmanes n'est donc qu'un état de fait provisoire ; seul le hasard des circonstances peut la justifier temporairement » [26].
De plus, pour en revenir à la doctrine de l'abrogation, des savants musulmans tels qu'Ibn Salama (mort en 1020) s'accordent à dire que le verset 9:5 du Coran, connu sous le nom d'ayat as-sayf ou « verset du sabre », a abrogé quelque 124 des versets mecquois les plus pacifiques, y compris « tout autre verset du Coran qui commande ou implique quoi que ce soit de moindre qu'une offensive totale contre les mécréants » [27]. De fait, les quatre écoles de jurisprudence sunnite s'accordent à dire que « le djihad, c'est lorsque les musulmans font la guerre aux infidèles, après les avoir appelés à embrasser l'islam ou du moins à payer tribut [jizya] et à vivre dans la soumission, et que les infidèles refusent » [28].
Le djihad obligatoire s'exprime le plus nettement dans la vision du monde dichotomique de l'islam, qui oppose le domaine de l'islam au domaine de la guerre. Le premier, dar al-Islam, est le « domaine de la soumission », le monde où la charia gouverne ; le second, dar al-Harb (le domaine de la guerre), est le monde non islamique. Une lutte se poursuit jusqu'à ce que le domaine de l'islam absorbe le monde non islamique — un processus perpétuel qui se poursuit jusqu'à nos jours. Le célèbre historien et philosophe musulman Ibn Khaldoun (mort en 1406) formule clairement cette division :
Dans la communauté musulmane, le djihad est un devoir religieux en raison de l'universalisme de la mission musulmane et de l'obligation de convertir tout le monde à l'islam, par la persuasion ou par la force. Les autres groupes religieux n'avaient pas de mission universelle, et le djihad n'était pas pour eux un devoir religieux, sauf à des fins de défense. Mais l'islam a l'obligation d'acquérir le pouvoir sur les autres nations. [29]
Cette conception remonte loin : peu après la mort de Mahomet (634), alors que les combattants du djihad déferlaient hors de la péninsule Arabique, un commandant perse, sur le point d'être vaincu, demanda aux musulmans envahisseurs ce qu'ils voulaient. Ils répondirent de manière mémorable :
Dieu nous a envoyés et nous a conduits ici afin que nous délivrions ceux qui le désirent de la servitude envers les souverains terrestres et que nous en fassions des serviteurs de Dieu, que nous changions leur pauvreté en richesse et que nous les affranchissions de la tyrannie et du chaos des religions [fausses] pour les amener à la justice de l'islam. Il nous a envoyés pour porter sa religion à toutes ses créatures et les appeler à l'islam. Quiconque l'acceptera de nous sera en sécurité, et nous le laisserons en paix ; mais quiconque refusera, nous le combattrons jusqu'à ce que nous accomplissions la promesse de Dieu. [30]
En tant que membre de la vraie religion, j'ai un droit supérieur d'envahir [les autres] afin d'imposer un certain mode de vie [conforme à la charia], dont l'histoire a prouvé qu'il est la meilleure et la plus juste de toutes les civilisations. Tel est le véritable sens du djihad offensif. Quand nous menons le djihad, ce n'est pas pour convertir les gens à l'islam, mais pour les libérer du sombre esclavage dans lequel ils vivent. [31]
Traités et trêves
Le caractère perpétuel du djihad est souligné par le fait que, sur la base du traité décennal de Houdaybiya (628), ratifié entre Mahomet et ses adversaires qurayshites à La Mecque, la plupart des juristes s'accordent à considérer que dix ans constituent la durée maximale pendant laquelle les musulmans peuvent être en paix avec les infidèles ; une fois le traité expiré, la situation doit être réévaluée. À partir de l'exemple de Mahomet, qui rompit le traité au bout de deux ans (en invoquant une infraction qurayshite), l'unique fonction de la trêve est de donner aux musulmans affaiblis le temps de se regrouper avant de reprendre l'offensive : [33] « Par leur nature même, les traités doivent être de durée temporaire, car dans la théorie juridique musulmane, les relations normales entre territoires musulmans et non musulmans ne sont pas pacifiques, mais guerrières. » [34] D'où le fait que « les fuqaha [juristes] s'accordent à dire que les trêves à durée indéterminée sont illégitimes si les musulmans ont la force de reprendre la guerre contre eux [les non-musulmans]. » [35]
Même si la charia impose aux musulmans de respecter les traités, ils disposent d'une échappatoire, sujette aux abus : si les musulmans estiment — fût-ce sans preuve solide — que leurs adversaires s'apprêtent à rompre le traité, ils peuvent les devancer en le rompant les premiers. De plus, certaines écoles juridiques islamiques, comme l'école hanafite, affirment que les dirigeants musulmans peuvent abroger des traités au simple motif que cela paraît avantageux pour l'islam. [36] Cela rappelle le hadith canonique suivant : « Si jamais tu prêtes serment de faire quelque chose et que tu découvres ensuite qu'autre chose est meilleur, alors tu dois expier ton serment et faire ce qui est meilleur. » [37] Et qu'y a-t-il de meilleur, de plus altruiste, que de rendre la parole de Dieu suprême en relançant le djihad dès que possible ? Traditionnellement, les souverains musulmans s'astreignaient à lancer un djihad au moins une fois par an. Ce rituel est surtout attesté chez les sultans ottomans, qui passèrent la moitié de leur vie en campagne. [38] Le devoir de djihad était si important que les sultans n'étaient pas autorisés à accomplir le pèlerinage à La Mecque, devoir individuel pour chaque musulman. Leur conduite du djihad permettait à ce devoir communautaire de perdurer ; sans eux, il serait tombé en désuétude. [39]
Bref, la condition préalable à la paix ou à la réconciliation est l'avantage musulman. Cela ressort clairement d'un texte juridique sunnite faisant autorité, l'Umdat as-Salik, rédigé par un savant égyptien du XIVe siècle, Ahmad Ibn Naqib al-Misri : « Il doit y avoir un certain bénéfice [maslaha] à conclure une trêve au-delà du statu quo : “Ne faiblissez donc pas et n'appelez pas à la paix alors que vous êtes les plus hauts [Coran 47:35].” » [40]
Plus récemment, et de manière très significative pour les dirigeants occidentaux qui prônent la coopération avec les islamistes, Yasser Arafat, peu après avoir négocié un traité de paix critiqué pour avoir trop concédé à Israël, s'adressa à une assemblée de musulmans dans une mosquée de Johannesburg où il justifia son action : « Je vois cet accord comme n'étant rien de plus que l'accord signé entre notre prophète Mahomet et les Quraysh à La Mecque. » [41] Autrement dit, à l'instar de Mahomet, Arafat ne donnait sa parole que pour l'annuler dès que « quelque chose de meilleur » se présenterait — c'est-à-dire dès que les Palestiniens seraient assez forts pour reprendre l'offensive et poursuivre leur route vers Jérusalem. Ailleurs, Houdaybiya est devenu un mot d'ordre pour les islamistes radicaux. Le Front Moro islamique de libération (Moro Islamic Liberation Front) disposait de trois camps d'entraînement au sein du complexe du Camp Abu Bakar, aux Philippines, dont l'un s'appelait Camp Houdaybiya. [42]
L'hostilité travestie en grief
Dans leurs déclarations destinées aux publics européens ou américains, les islamistes soutiennent que le terrorisme qu'ils dirigent contre l'Occident n'est qu'un traitement réciproque pour des décennies d'oppression occidentale et israélienne. Pourtant, dans les écrits adressés à leurs coreligionnaires, cette animosité est présentée non comme une réaction à une provocation militaire ou politique, mais comme le produit d'une obligation religieuse.
Ainsi, lorsqu'il s'adresse à des publics occidentaux, Oussama ben Laden énumère quantité de griefs pour expliquer sa guerre contre l'Occident — de l'oppression des Palestiniens à l'exploitation occidentale des femmes, jusqu'au refus des États-Unis de signer le protocole environnemental de Kyoto — autant de motifs intelligibles d'un point de vue occidental. Pas une seule fois, toutefois, il ne justifie les attaques d'Al-Qaïda contre des cibles occidentales au simple motif que les pays non musulmans sont des entités infidèles devant être soumises. De fait, il entame souvent ses messages à l'Occident en disant : « Le traitement réciproque fait partie de la justice » ou « Paix à quiconque suit la guidance » [43] — bien qu'il entende par là tout autre chose que ce que ses auditeurs occidentaux comprennent par des mots tels que « paix », « justice » ou « guidance ».
C'est lorsque ben Laden s'adresse à ses coreligionnaires musulmans que la vérité éclate. Lorsqu'un groupe de musulmans éminents écrivit une lettre ouverte au peuple américain peu après les frappes du 11 septembre, affirmant que l'islam cherche à coexister pacifiquement, [44] ben Laden écrivit pour les fustiger :
Quant à la relation entre les musulmans et les infidèles, elle est résumée par la Parole du Très-Haut : « Nous [musulmans] vous renions [non-musulmans]. L'inimitié et la haine régneront à jamais entre nous — jusqu'à ce que vous croyiez en Dieu seul » [Coran 60:4]. Il y a donc une inimitié, attestée par une hostilité farouche venue du cœur. Et cette hostilité farouche — c'est-à-dire le combat — ne cesse que si l'infidèle se soumet à l'autorité de l'islam, ou s'il est interdit de verser son sang [c'est-à-dire s'il est dhimmi, membre d'une minorité protégée], ou si les musulmans sont à ce moment-là faibles et incapables. Mais si la haine s'éteint à un moment quelconque dans le cœur, c'est une grande apostasie ! ... Telle est donc la base et le fondement de la relation entre l'infidèle et le musulman. Le combat, l'animosité et la haine — du musulman envers l'infidèle — sont le fondement de notre religion. Et nous considérons cela comme une justice et une bonté à leur égard. [45]
Implications
La taqiyya soulève toute une série de dilemmes éthiques. Quiconque croit véritablement que Dieu justifie la tromperie et, à travers l'exemple de son prophète, l'encourage même, n'éprouvera aucun scrupule moral à mentir. Prenons le cas d'Ali Mohammad, premier « instructeur » de ben Laden et agent de longue date d'Al-Qaïda. Égyptien, il fut d'abord membre du Djihad islamique et avait servi dans l'unité du renseignement militaire de l'armée égyptienne. Après 1984, il travailla un temps avec la CIA en Allemagne. Bien que jugé peu fiable, il parvint à gagner la Californie, où il s'engagea dans l'armée américaine. Il semble probable qu'il ait continué à travailler, à un titre ou à un autre, pour la CIA. Il forma par la suite des djihadistes aux États-Unis et en Afghanistan et fut à l'origine de plusieurs attentats en Afrique. Ceux qui le connaissaient le considéraient avec « crainte et admiration pour son incroyable confiance en lui, son incapacité à se laisser intimider, sa détermination absolue et impitoyable à détruire les ennemis de l'islam, et sa croyance zélée dans les préceptes du fondamentalisme islamique militant ». [46] De fait, cette phrase résume tout : car une foi zélée dans les principes de l'islam, qui légitiment la tromperie afin de rendre la parole de Dieu suprême, contribuera assurément beaucoup à créer une « incroyable confiance en soi » lorsqu'il s'agit de mentir. [47]
Pourtant, la plupart des Occidentaux continuent de penser que les mœurs, les lois et les contraintes éthiques musulmanes sont quasi identiques à celles de la tradition judéo-chrétienne. Avec naïveté ou arrogance, les dirigeants multiculturalistes d'aujourd'hui projettent leur propre vision du monde sur les islamistes, estimant qu'une poignée de main et des sourires autour d'une tasse de café, ainsi que de nombreuses concessions, suffisent à démanteler la puissance de la parole de Dieu et des siècles de tradition inchangée. Le fait demeure : le bien et le mal, en islam, n'ont guère à voir avec des normes universelles, mais seulement avec ce que l'islam lui-même enseigne — dont une grande part est antithétique aux normes occidentales.
Il faut donc admettre que, contrairement aux postulats académiques longtemps en vigueur, la doctrine de la taqiyya va bien au-delà d'une dissimulation religieuse pratiquée par les musulmans dans un souci de préservation de soi et englobe, plus généralement, la tromperie de l'ennemi infidèle. Ce phénomène devrait fournir un contexte au zèle de l'Iran chiite — la taqiyya étant particulièrement une seconde nature pour le chiisme — à se doter de la puissance nucléaire tout en affirmant que ses motivations sont entièrement pacifiques.
La taqiyya ne se cantonne pas non plus aux affaires extérieures. Walid Phares, de la National Defense University, a déploré que des islamistes locaux opèrent sans entrave sur le sol américain grâce à leur usage de la taqiyya : « Notre gouvernement sait-il en quoi consiste cette doctrine et, plus important encore, les autorités forment-elles l'ensemble de notre appareil de défense à cette menace furtive qui sommeille parmi nous ? » [48] Après le massacre de Fort Hood, où Nidal Malik Hasan, un musulman américain qui présentait de nombreux signes islamistes ignorés, tua treize de ses camarades militaires, hommes et femmes, on est contraint de répondre par la négative.
Tel est donc le dilemme : la loi islamique scinde sans ambiguïté le monde en deux moitiés perpétuellement en guerre — le monde islamique contre le monde non islamique — et tient pour volonté divine que le premier absorbe le second. Or, si la guerre contre l'infidèle est une affaire perpétuelle, si la guerre est tromperie, et si les actes sont justifiés par les intentions, quantité de musulmans concluront naturellement qu'ils ont un droit divinement sanctionné de tromper, pour autant qu'ils croient que leur tromperie sert à aider l'islam « jusqu'à ce que tout chaos cesse et que toute religion appartienne à Dieu ». [49] Une telle tromperie sera en outre vue comme un moyen au service d'une fin altruiste. Les ouvertures musulmanes en faveur de la paix, du dialogue ou même de trêves temporaires doivent être envisagées sous cet angle, ce qui rappelle les observations pratiques du philosophe James Lorimer, formulées il y a plus d'un siècle : « Tant que l'islam durera, la réconciliation de ses adeptes, même avec les juifs et les chrétiens, et plus encore avec le reste de l'humanité, ne pourra que demeurer un problème insoluble. » [50]
Pour conclure, s'il peut être plus approprié de parler de « guerre et paix » comme de corollaires naturels dans un contexte occidental, s'agissant de l'islam, il est plus exact de parler de « guerre et tromperie ». Car, d'un point de vue islamique, les temps de paix — c'est-à-dire chaque fois que l'islam est sensiblement plus faible que ses rivaux infidèles — sont des temps de paix feinte et de faux-semblant, en un mot, de taqiyya.
Raymond Ibrahim est directeur associé du Forum du Moyen-Orient (Middle East Forum).