Frères musulmans : l'Australie gagnerait à suivre ses alliés, avec prudence
Canberra siège aux côtés de démocraties à majorité musulmane où la pensée des Frères musulmans a intégré la vie politique ordinaire il y a des décennies.
Hollie McKay est correspondante internationale spécialisée dans les conflits armés et les questions humanitaires, et autrice de Only Cry for the Living: Memos from Inside the ISIS Battlefield (Ne pleurez que pour les vivants : notes du champ de bataille de l'État islamique), Afghanistan: The End of the US Footprint and Rise of the Taliban Rule (Afghanistan : la fin de l'empreinte américaine et l'avènement du pouvoir taliban), et The Dictator’s Wife (L’Épouse du dictateur).

Canberra a passé les dix mois qui ont suivi le massacre de Bondi à réécrire son manuel de lutte contre l’extrémisme. Le Parlement a adopté de nouvelles lois sur les groupes haineux, le gouvernement a interdit le Hizb ut-Tahrir ainsi qu’un réseau néonazi, et une commission royale rendra ses conclusions en décembre. Pourtant, un angle mort demeure dans le débat national : la place des Frères musulmans.
Les partenaires les plus proches de l’Australie ont, eux, cessé d’attendre. En janvier 2026, Washington a désigné les Frères musulmans libanais comme Foreign Terrorist Organization et sanctionné les branches égyptienne et jordanienne pour soutien matériel au Hamas. La branche soudanaise a suivi en mars, accusée d’alimenter en combattants la guerre civile au Soudan.
L’Europe emprunte la même direction. Le 8 octobre, le Parlement européen a voté par 381 voix contre 167 en faveur d’une stratégie de l’Union européenne contre l’« entrisme » des Frères musulmans. Les eurodéputés ont demandé au Conseil d’inscrire sur la liste les entités liées à la confrérie lorsqu’elles répondent aux critères de l’Union européenne en matière de terrorisme, et réclamé un contrôle accru des financements étrangers liés au Qatar et à la Turquie. L’Égypte, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont interdit le mouvement il y a plus de dix ans.
Canberra, à l’inverse, n’a jamais inscrit les Frères musulmans sous quelque forme que ce soit. Cette omission cadre mal avec le traitement réservé au Hamas, interdit depuis 2022, dont la charte de 1988 présente le groupe comme une branche des Frères musulmans en Palestine. Le ministre de l’Intérieur, Tony Burke, a clairement indiqué que toute mesure contre un groupe au titre des nouvelles lois sur la haine devait partir de l’Australian Security Intelligence Organization. C’est logique. Plusieurs étapes, pourtant, n’ont pas à attendre.
Alors que Washington et Bruxelles resserrent leurs règles, l’Australie pourrait devenir la prochaine destination des fonds des Frères musulmans. Canberra a déjà l’outil pour réagir. Le Charter of the United Nations Act oblige le ministre des Affaires étrangères à sanctionner toute entité dont il est établi qu’elle participe à des actes terroristes ou les facilite. Reprendre les désignations de Washington gèlerait les avoirs de ces branches en Australie, criminaliserait leur financement et alignerait Canberra sur le partenaire des Five Eyes sur lequel elle s’appuie le plus en matière de renseignement. Les cibles étant des branches à l’étranger, et non des associations communautaires locales, les retombées intérieures seraient limitées.
La deuxième étape consiste, pour les ministres, à demander à l’Australian Security Intelligence Organization une évaluation formelle des réseaux liés aux Frères musulmans en Australie, à l’aune des critères fixés par le Parlement en janvier : des comportements qui accroissent le risque de violence, ou l’apologie de crimes de haine. Certains groupes satisferont peut-être à ce test ; beaucoup non. Dans un cas comme dans l’autre, une conclusion vaut mieux que le vide actuel, que Family First a jusqu’ici occupé, alors que son appel à une interdiction ne citait aucun groupe local. Bruxelles examine aussi de près le financement étranger des organismes religieux et éducatifs, en commençant par la question de savoir si les lois australiennes sur la transparence de l’influence étrangère le couvrent seulement.
Sur la question des désignations, en revanche, les partisans de la ligne dure en Europe sont un mauvais modèle, et la géographie l’explique. Contrairement à Bruxelles, Canberra est entourée de démocraties à majorité musulmane où la pensée des Frères musulmans a intégré la politique mainstream depuis des décennies. Joseph Liow, chercheur à la Brookings Institution, a établi que le Parti islamique malaisien et le Parti de la justice prospère indonésien avaient tous deux calqué leur combat sur celui des Frères musulmans. Un ancien dirigeant du Parti islamique a par ailleurs reconnu qu’IKRAM, une organisation islamique malaisienne, sympathise avec le mouvement.
Les deux partis sont légaux, participent aux élections et recueillent des millions de voix. Une désignation globale du « réseau des Frères musulmans », telle que la souhaitent certains conservateurs européens, serait entendue à Jakarta et à Kuala Lumpur comme un verdict sur ces électeurs. Les propagandistes s’en empareraient, et Canberra mettrait en jeu des liens régionaux bâtis sur des décennies.
Cibler les branches pour ce qu’elles font, et non pour ce qu’elles croient, permet d’éviter ce piège et pourrait renforcer la position de l’Australie. Les gouvernements d’Asie du Sud-Est coopéreront plus volontiers sur le financement du terrorisme s’il ne leur est pas demandé de porter un jugement sur des partis siégeant dans leurs propres assemblées.
Les critiques ne manqueront pas pour autant. À Strasbourg, les blocs de gauche du Parlement ont voté contre la résolution, et le Réseau européen contre le racisme (European Network Against Racism) y a vu une tache sur l’institution. Canberra peut répondre à de telles accusations en publiant les motifs de chaque inscription, en laissant chaque décision ouverte au réexamen de la commission parlementaire mixte du renseignement et de la sécurité (Parliamentary Joint Committee on Intelligence and Security) et en disant clairement que les Australiens musulmans ne sont pas visés. Cette commission a validé l’inscription du Hizb ut-Tahrir en mai.
Le temps presse. L’ancienne juge de la Haute Cour Virginia Bell rendra les conclusions de la commission royale le 14 décembre, ce qui pourrait pousser Canberra à examiner les idées qui nourrissent l’antisémitisme et l’extrémisme. Agir maintenant, de concert avec Washington et Bruxelles et sans perdre de vue Jakarta et Kuala Lumpur, donne au gouvernement la marge nécessaire pour soigner les détails. Un nouvel attentat lui ôterait cette marge.