Les jeux politiques de la Turquie en Somalie risquent de redonner vie aux Chabab
Pendant que Mogadiscio combat ses rivaux politiques, les Chabab reprennent du terrain dans le centre de la Somalie.
Siyad Madey est un avocat et analyste des politiques publiques basé à Nairobi, fort de plus de vingt-cinq ans d’expérience dans les secteurs public et privé en Afrique de l’Est et dans la Corne de l’Afrique. Il a auparavant travaillé plus de quinze ans au sein de la National Bank of Kenya (Banque nationale du Kenya).

Le 28 septembre 2026, des forces fidèles à Abdiaziz Hassan Mohamed Laftagareen ont attaqué des positions fédérales à Baidoa, capitale de l’État du Sud-Ouest somalien. Six mois plus tôt, des troupes fédérales représentant le gouvernement central de Mogadiscio l’avaient chassé de la ville. Il s’est rendu au Kenya, a nié avoir démissionné volontairement et a rejeté une transition qui a installé l’ancien président du Parlement fédéral, Cheikh Aden Mohamed Nur Madobe. Lorsque Laftagareen a relancé son défi armé, Mogadiscio a accusé ses combattants d’opérer aux côtés des Chabab, liés à Al-Qaïda. Son camp a démenti et accusé des F-16 turcs d’avoir frappé ses positions. Si des avions de chasse ont bien survolé Baidoa, la Turquie dément avoir mené les frappes alléguées.
Ce qui est certain, en revanche, c’est qu’il y a eu près de 80 accrochages entre forces fédérales et forces d’opposition dans la région de Bay, dans l’État du Sud-Ouest, ainsi qu’un nombre presque équivalent d’attaques distinctes des Chabab. Cela suggère moins une collaboration entre les forces d’opposition et les Chabab que le fait que Mogadiscio se concentre davantage sur son opposition, alors même que les Chabab demeurent actifs. Le 13 octobre, le comité somalien de lutte contre le financement du terrorisme a inscrit Laftagareen et neuf autres personnes sur une liste de sanctions financières pour des liens présumés avec les Chabab, gelant leurs avoirs, mais son annonce n’a apporté aucun élément de preuve.
Plus au nord, les Chabab ont repris des territoires que le gouvernement fédéral avait naguère célébrés comme libérés : le Hiiraan et le Moyen-Chébéli, dans le Hirshabelle, un État membre de la fédération situé le long des axes agricoles et de transport au nord de Mogadiscio. En mars 2026, les Chabab contrôlaient des villes et localités stratégiques, dont Adan Yabaal, Hawadley, El Baraf, Fidow et Nur Dugle. Dans le Hiiraan voisin, ils ont repris Mahas et Moqokori. Des insurgés qui contrôlent les routes autour de ces villes peuvent isoler les garnisons, taxer le commerce et intimider les populations sans occuper chaque chef-lieu de district. À bien des égards, c’est une répétition de l’insurrection des talibans en Afghanistan. Pour les civils, le coût est immédiat : nouveaux déplacements, marchés perturbés et crainte de représailles pour avoir coopéré avec les forces gouvernementales.
Le repli du gouvernement s’est poursuivi ce mois-ci. En 2022, des combattants xawaadle [hawadle] avaient contribué à organiser les Macawisley. Agriculteurs et bergers ont rejoint l’armée nationale somalienne fédérale contre le racket djihadiste. Leur marché était simple : aidez à reprendre votre village, et le gouvernement aidera à le tenir. Dans la première semaine d’octobre, cependant, des anciens xawaadle auraient conclu un arrangement avec les Chabab limitant les opérations de la milice clanique Macawisley — en somme l’équivalent, dans le centre de la Somalie, d’une garde nationale — dans leurs communautés. Même en l’absence de consensus sur une telle démarche, le fait que des anciens traditionnels l’aient envisagée devrait alarmer les analystes de sécurité. Puis, le 9 octobre, des combats ont éclaté autour de Hees, dans le Hiiraan. Selon des sources locales, les Chabab se sont emparés de la ville après le retrait des troupes fédérales, même si l’on ignore s’ils ont pu la conserver.
Alors que les troubles s’étendent vers Baidoa, troisième ville de Somalie, la Turquie pourrait bientôt se retrouver aspirée dans des combats directs. Ankara a massivement investi dans la sécurité somalienne. Ses instructeurs et ses équipements appuient l’armée nationale, et trois F-16 turcs ont survolé Mogadiscio en avril, confirmant leur déploiement. Ankara a également des intérêts dans l’exploration pétrolière offshore et prévoit la création d’une base de lancement spatial sur la côte. Ces investissements expliquent l’intérêt turc à sécuriser la Somalie, mais ils n’établissent pas que tout adversaire du président Hassan Sheikh Mohamud soit un djihadiste.
Si la Turquie emploie des avions contre une opposition régionale sans justification antiterroriste étayée, Ankara risque de s’aliéner des communautés dont la coopération est indispensable à la Somalie pour vaincre les Chabab. Au lieu d’y voir un soutien à l’État, les communautés visées par les offensives gouvernementales pourraient voir un allié étranger choisir son camp pendant que l’insurrection regagne du terrain.
Washington a des raisons d’insister sur cette distinction, alors que les Nations unies réduisent leur soutien logistique aux casques bleus de l’Union africaine. Une nouvelle guerre entre le pouvoir fédéral et les États compliquerait la coordination antiterroriste au moment même où le soutien extérieur devient incertain et où les élections retardées par le président réduisent sa légitimité. Les États-Unis devraient obtenir l’assurance que les avions turcs ne seront pas employés contre des opposants politiques somaliens sans motifs antiterroristes établis de manière indépendante. Le renseignement et l’aide militaire américains doivent rester dirigés contre les Chabab, et non contre les rivaux politiques de Hassan Sheikh Mohamud.