La stabilité ne doit pas passer par le déplacement des Assyriens du nord de l'Irak
Droits de propriété, tribunaux, autorité administrative et application effective de la sécurité comptent davantage pour la stabilité à long terme qu'une tolérance symbolique.
Enlil Odisho est président de United for Assyria (Unis pour l'Assyrie).

La guerre n’est pas seule en cause : depuis des décennies, la priorité accordée par les États-Unis à la stabilité du Gouvernement régional du Kurdistan a aussi accéléré le déplacement des Assyriens. Les églises restent ouvertes, les Assyriens célèbrent publiquement leurs fêtes et les responsables kurdes mettent en avant les quartiers assyriens comme preuve de coexistence. Pourtant, malgré cette visibilité, les communautés assyriennes continuent de se réduire. La raison est claire : la confiscation par les Kurdes de leurs terres.
Les Assyriens sont un peuple autochtone, avec à la fois des populations urbaines et des communautés villageoises. Leur continuité sociale, économique et culturelle a, historiquement, reposé sur un accès sûr à la propriété, aux villages et aux institutions communautaires. Quand la sécurité foncière s’effondre, l’effondrement démographique suit, comme on l’a vu au cours des trois dernières décennies dans une grande partie du nord de l’Irak. Les politiques américaines et internationales qui ont façonné l’ordre post-conflit de la région ont catalysé cet effondrement.
Depuis le début des années 1990, les décideurs américains ont traité la région d’Irak administrée par les Kurdes comme un partenaire de sécurité et un tampon contre les menaces régionales. La stabilité, la coopération antiterroriste et l’accès humanitaire sont devenus les principaux critères de réussite. Dans ce cadre, ils ont pris une coexistence de façade — églises ouvertes, quartiers fonctionnels, absence de violences de masse — pour la preuve d’un règlement politique durable, mais ils ont accordé beaucoup moins d’attention à la gouvernance foncière et à la question de savoir si les communautés déplacées conservaient un statut égal au sein des systèmes régissant leurs biens. Cette priorité a créé un angle mort structurel. Les droits de propriété, les tribunaux, l’autorité administrative et l’application des règles de sécurité comptent davantage, à long terme, pour la stabilité qu’une tolérance symbolique. Or, dans de nombreuses zones sous contrôle kurde et dans les territoires disputés adjacents, les cadastres, les tribunaux et les forces de sécurité relèvent de sphères d’autorité politique qui se chevauchent. Les communautés dépourvues de pouvoir de gouvernement peuvent voir leurs litiges examinés, mais rarement résolus dans les faits.
De nombreux litiges fonciers impliquant des Assyriens découlent de déplacements provoqués par les conflits. Des non-Assyriens se sont installés dans des villages assyriens abandonnés pendant les combats des années 1960, 1970, et au-delà. Ils ont ignoré les documents, brouillé les limites et banalisé des revendications concurrentes. Ces déplacements ont éloigné les Assyriens de zones rurales stratégiques, permettant à l’autorité politique kurde de consolider un territoire historiquement assyrien. Après 1991, et surtout après 2003, les institutions kurdes ont officialisé leur autorité sur les terres assyriennes. Avec le temps, des revendications non résolues sont devenues des réalités administratives admises.
Ces dynamiques ne se limitent pas aux districts ruraux. Les autorités kurdes présentent souvent Ankawa, ville limitrophe d’Erbil et implantation assyrienne la plus visible du nord de l’Irak, aux délégations internationales. Pourtant, même là, des Assyriens font état de pressions liées à l’accès à la propriété, aux décisions de zonage, à la hausse des coûts et à une dépendance administrative vis-à-vis d’autorités politiques qui leur échappent. La visibilité ne s’est pas traduite par une autonomie foncière.
Les organisations assyriennes documentent ces schémas depuis des années, et ils figurent dans les rapports internationaux sur les droits humains. Les plaintes citent invariablement les mêmes obstacles : des affaires qui restent pendantes pendant des années, des décisions qui ne sont pas exécutées, et des pressions poussant les communautés à renoncer à leurs revendications plutôt qu’à engager de longues batailles judiciaires. Le résultat est prévisible : les familles partent, les villages se vident et les Kurdes absorbent par défaut les terres contestées. Les dispositifs de sécurité renforcent ces dynamiques. Les forces kurdes tiennent des postes de contrôle et exercent leur autorité dans de nombreuses zones mixtes ou historiquement assyriennes. Justifiés par des motifs sécuritaires, ces déploiements confèrent aussi le contrôle des déplacements, de l’administration et de la gestion des litiges. Les communautés déplacées en sont réduites à adresser leurs requêtes aux institutions mêmes qui les contraignent sur le terrain.
Pendant des décennies, la politique américaine n’a pas abordé cette question. L’aide, les financements de reconstruction et le soutien politique ont transité par les institutions régionales avec une conditionnalité minimale liée au règlement des litiges fonciers ou à l’exécution des décisions. Puisque le déplacement forcé est le moteur du déclin de la population assyrienne, rétablir la stabilité exige des restitutions et un accès égal au règlement des litiges fonciers, à son exécution et à l’autonomie administrative. L’égalité ne doit pas être symbolique ; elle est la condition minimale de la survie.
Un système qui permet à des communautés autochtones de pratiquer librement leur culte, mais ne peut garantir leurs droits fonciers, n’est pas viable. La coexistence ne peut être préservée par le seul symbole. Sans mécanismes juridiques crédibles ni statut égal au sein des institutions gouvernantes, la stabilité devient performative plutôt que durable. Ce déséquilibre est inscrit dans le cadre constitutionnel irakien, qui accorde le fédéralisme aux Kurdes tout en reléguant les Assyriens à un statut subalterne et en les traitant comme des sujets partout en Irak.
Les communautés ne disparaissent pas uniquement par la violence ; elles disparaissent lorsqu’elles perdent leur autodétermination. Dans le nord de l’Irak, le sort des Assyriens demeure la mesure la plus claire de la question de savoir si la stabilité soutenue par les États-Unis a apporté la justice ou seulement géré un déclin. Le président Donald Trump et le secrétaire d’État Marco Rubio parlent de protéger les chrétiens assiégés dans le monde entier ; ils ne devraient pas faire du nord de l’Irak une exception.
