Tenir les Turcs à l'écart de l'Iran
La Turquie encourage de longue date le séparatisme ethnique en Iran et pourrait chercher à y créer une « zone tampon » qui se muerait en annexion territoriale.

Les Iraniens dansent dans les rues à la confirmation de la mort du Guide suprême Ali Khamenei. En moins de deux mois, le président Donald Trump a éliminé deux des pires dictateurs de la planète. Après un investissement minimal au Venezuela, il semble tenté de reproduire le modèle en Iran. Alors même que la République islamique s’est dotée d’un conseil de direction intérimaire, les États-Unis et Israël ont curieusement épargné trois hauts dirigeants iraniens. Alors que les États-Unis ou Israël ont tué l’ancien président Mahmoud Ahmadinejad ainsi que Mojtaba, fils et confident du Guide suprême, les anciens présidents Mohammad Khatami et Hassan Rohani, de même que le chef du Conseil suprême de sécurité nationale Ali Larijani, demeurent en vie, peut-être à dessein.
Si Trump cherche à utiliser l’un de ces trois hommes pour diriger une autorité intérimaire sur le modèle vénézuélien, les États-Unis et Israël seront déçus. Khatami est plus populaire hors d’Iran qu’à l’intérieur. Rohani est un loyaliste du régime, largement responsable du programme nucléaire iranien auquel Trump veut mettre fin. Larijani fut un conseiller, sinon le bras droit, de Khamenei. Les Iraniens qui ont déclenché cette révolution ne s’arrêteront pas pour faire confiance aux dirigeants de l’ancien régime, et encore moins pour se placer sous leur autorité.
Il n’est pas davantage acquis que Reza Pahlavi, l’ancien prince héritier, puisse asseoir son autorité, malgré le soutien apparent que lui accordent le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou et peut-être même le président Trump. Le problème, avec Pahlavi, n’est pas le prince héritier lui-même, mais ses principaux collaborateurs, qui le tiennent à l’écart des critiques et des inquiétudes au lieu d’y voir des sujets qu’il devrait examiner et traiter. Si Pahlavi rentre en Iran, il aura une cible dans le dos. S’il se coupe du peuple iranien, il échouera.
Dans ce contexte d’incertitude, sinon de chaos, le président turc Recep Tayyip Erdoğan cherchera à faire jouer son influence auprès de Trump et de l’ambassadeur américain Tom Barrack, lequel a tendance à reprendre à son compte, dans leur intégralité, les éléments de langage turcs.
Ce serait une erreur, pour plusieurs raisons. Chaque fois que Barrack vend une solution turque à Trump, cela se termine dans le sang, quand ce n’est pas en guerre par procuration. Parfois, un investissement privilégié n’en vaut tout simplement pas la peine. Vaincre le premier parrain du terrorisme dans le monde devrait être un motif de réjouissance, mais deux dirigeants mondiaux ont officiellement pleuré la disparition de Khamenei : Erdoğan et le président russe Vladimir Poutine.
La Turquie encourage de longue date le séparatisme ethnique en Iran, à l’instar de feu le président irakien Saddam Hussein. Soutenir un quelconque mouvement sécessionniste reviendrait à rallier les Iraniens aux nationalistes les plus durs, prêts à combattre cet empiétement. Cela déboucherait vite sur un choix : Washington soutient soit Téhéran, soit Ankara, mais ne peut s’allier avec les deux. Éviter d’être contraint à un tel choix relève de l’intérêt manifeste de l’Amérique.
La Turquie débat désormais aussi de la création d’une zone tampon à l’intérieur de l’Iran. Trump devrait également écarter cette idée. Les zones tampons turques se muent vite en annexions territoriales. La Turquie occupe déjà des portions de Chypre, de la Syrie et de l’Irak ; compte tenu de sa nature impériale et de son refus constant de se retirer, toute zone tampon turque, surtout dans des régions peuplées de Kurdes, radicalisera les Kurdes, sapera la légitimité de tout nouveau régime en Iran et engagera les deux voisins sur la voie d’une guerre à terme.
Il n’existe pas de formule magique pour l’avenir de l’Iran. Le pays est complexe et stratifié. Mais même si Trump entend sous-traiter la sécurité à des États de la région, il devrait comprendre que les mots doux chuchotés par Erdoğan ou Barrack peuvent bouleverser la sécurité régionale, engager la région sur la voie de la guerre et nuire davantage à son héritage qu’ils ne le consolideront.