La Jordanie combat l'Iran et les Frères musulmans : Washington devrait y prêter attention
Amman a abattu les missiles de Téhéran et emprisonné les financiers des Frères musulmans ; la stratégie américaine n'a pas suivi.
Gregg Roman est le directeur exécutif du Forum du Moyen-Orient (Middle East Forum). En 2014, la Jewish Telegraphic Agency l’a désigné comme l’un des « dix dirigeants juifs les plus inspirants au monde » ; il a auparavant été conseiller politique du vice-ministre israélien des affaires étrangères et a travaillé pour le ministère israélien de la Défense. Intervenant régulier sur les affaires du Moyen-Orient, M. Roman a témoigné devant le Congrès américain et la Knesset et intervient sur des chaînes d’information internationales telles que Fox News, i24NEWS, Al Jazeera, BBC World News et les chaînes israéliennes 12 et 13. Il a étudié la sécurité nationale et la communication politique à l’American University et au Centre interdisciplinaire de Herzliya (Interdisciplinary Center in Herzliya) et a signé des contributions dans The Hill, Newsweek, le Los Angeles Times, le Miami Herald et le Jerusalem Post.

Le 2 novembre 2026, le roi Abdallah II a ouvert le Parlement jordanien, dix jours après que des hommes armés ont tué neuf personnes venues se recueillir et en ont blessé 34 autres lors de funérailles à l’église grecque-orthodoxe Saint-Georges de Hamoud, un village du gouvernorat de Karak. Le souverain a qualifié les tueurs de « khawarej », l’ancien nom donné à ceux qui se placent eux-mêmes en dehors de la foi, et a déclaré aux parlementaires qu’ils n’avaient pas leur place en Jordanie, « ni maintenant, ni jamais ». Trois suspects ont depuis été inculpés de terrorisme.
C’est une année éprouvante qui s’achève pour le royaume. Depuis 2025, aucun État arabe n’a fait davantage contre les deux forces qui menacent les intérêts américains au Levant : la République islamique d’Iran et les Frères musulmans. Washington ne l’a surtout vu que dans ses lois de finances. Il devrait aussi l’intégrer à sa stratégie.
Depuis le début de la guerre, le 28 février, l’Iran traite la Jordanie en ennemie. Au cours des cinq premières semaines seulement, il a tiré 161 missiles et 120 drones sur des cibles à l’intérieur du royaume. L’armée de l’air et la défense antiaérienne jordaniennes en ont abattu 261 sur 281. Entre le 9 et le 25 juillet, elles ont abattu 70 autres missiles balistiques et 25 drones. Le 9 septembre, elles en ont intercepté 18 sur 20. La Jordanie accueille environ 4 000 militaires américains, et les tirs iraniens les ont aussi visés. En juillet, trois soldats américains ont été tués lors de frappes iraniennes sur la base aérienne de Muwaffaq Salti. En septembre, une nouvelle frappe sur ce site a endommagé un A-10 et environ huit F-15. La réponse du Corps des gardiens de la révolution islamique a pris la forme d’un ultimatum : expulser les Américains ou subir une « réponse écrasante ». Les Américains sont toujours là.
La géographie explique l’enjeu. Le désert oriental de la Jordanie borde l’Irak, où les routes de contrebande traversant la Jazira et la Badia sont dominées par des milices alignées sur l’Iran, selon une étude de la Konrad Adenauer Stiftung publiée en octobre. Sa frontière nord avec la Syrie a été pendant des années une porte d’entrée majeure pour le Captagon et les armes acheminés vers le sud. Sa frontière occidentale longe Israël et la Cisjordanie. Une Jordanie vacillante offrirait à Téhéran un corridor de Bagdad au Jourdain.
Les visées de l’Iran sur la Jordanie sont antérieures à la guerre. En mars 2024, les services de sécurité jordaniens ont arrêté des membres d’une cellule des Frères musulmans liée à la branche militaire du Hamas, qui avait reçu des armes de milices soutenues par l’Iran en Syrie, a rapporté Reuters. La cible était la monarchie elle-même. C’est ce que Washington continue de manquer. En Jordanie, Téhéran et les Frères musulmans ne constituent pas deux dossiers. Ils n’en forment qu’un.
Le 15 avril 2025, la Jordanie a annoncé l’arrestation de 16 membres des Frères musulmans, formés et financés au Liban, qui avaient mis sur pied une usine de roquettes et de drones. Une roquette était prête à être tirée. Huit jours plus tard, le gouvernement a interdit le mouvement et saisi ses locaux et ses avoirs.
Puis le royaume a suivi l’argent. En juillet 2025, les enquêteurs ont indiqué que les Frères musulmans avaient collecté plus de 30 millions de dinars, soit environ 42 millions de dollars, en grande partie sous forme de dons recueillis pour Gaza. Environ 1 % seulement est passé par les canaux officiels d’aide jordaniens. Le reste, selon le parquet, a servi à financer des responsables politiques, des campagnes électorales et des biens immobiliers à l’étranger. Le 25 octobre, un tribunal jordanien a condamné sept dirigeants des Frères musulmans, dont l’ancien contrôleur général Murad al-Adaileh. Cinq d’entre eux, parmi lesquels le responsable des finances Ahmad al-Zarqan, ont écopé de trois ans.
Washington a suivi Amman, et non l’inverse. Le 13 janvier 2026, le Trésor a inscrit les Frères musulmans jordaniens sur la liste des Specially Designated Global Terrorists pour leur soutien matériel au Hamas, en s’appuyant sur les affaires de roquettes, d’explosifs et de drones que la Jordanie avait déjà portées devant la justice.
Le travail est inachevé. Le bras politique des Frères musulmans, le Front d’action islamique, a remporté 31 des 138 sièges en 2024. Il survit sous le nom de Parti de la Oumma après que la commission électorale lui a ordonné d’abandonner une appellation contrevenant à l’interdiction des partis religieux ; en septembre, il a élu à sa tête Muath al-Khawaldeh, porte-parole de longue date des Frères musulmans. Des associations caritatives liées au mouvement continuent d’opérer.
Le Congrès s’est montré généreux. Le mémorandum d’entente de 2022 engage Washington à rechercher 1,45 milliard de dollars par an jusqu’en 2029. Le Congrès a voté un montant record de 2,1 milliards de dollars pour l’exercice 2026, et le texte adopté par la Chambre pour 2027 reconduit cette somme. Lorsque le représentant Thomas Massie (R-KY) a proposé en juillet de couper entièrement l’aide à la Jordanie, la Chambre l’a rejeté par 421 voix contre six.
L’argent n’est pas une stratégie. Le Trésor a désigné les Frères musulmans en tant qu’organisation, mais non les personnes et les œuvres caritatives qui font circuler son argent. Les 500 millions de dollars prévus par le projet de loi de défense de la Chambre pour les forces armées jordaniennes ne sont toujours pas inscrits dans la loi. Et alors que le Qatar joue les médiateurs d’un accord américano-iranien bâti autour de l’uranium et du détroit d’Ormuz, le pays qui a encaissé des centaines de missiles et de drones iraniens n’a pas de siège à la table.
Trois mesures s’imposent. Premièrement, le Congrès devrait adopter les montants de 2027, dont jusqu’à 500 millions de dollars pour les forces armées jordaniennes et pas moins de 150 millions pour la sécurité de ses frontières. L’administration devrait ouvrir des négociations sur un mémorandum successeur ayant pour cœur la défense aérienne et antimissile. Les intercepteurs jordaniens ont protégé des soldats américains cette année. En financer davantage n’est pas de la charité.
Deuxièmement, le Trésor devrait achever ce qu’il a entrepris en janvier. Il devrait nommer les financiers et les associations-écrans des Frères musulmans jordaniens, en s’appuyant sur les preuves que les procureurs jordaniens ont déjà produites devant un tribunal, et geler ce qu’ils détiennent à portée américaine.
Troisièmement, tout accord avec Téhéran devrait exiger la fin des attaques contre la Jordanie et de la contrebande d’armes à travers ses frontières par l’Iran et ses milices. Washington devrait également soutenir la coordination frontalière engagée en août par l’Irak, la Jordanie et la Syrie, en fournissant des moyens de renseignement et de surveillance que le royaume ne peut acquérir seul. Un accord qui apaiserait le Golfe tout en laissant la Jordanie exposée ne ferait que déplacer la guerre.
La Jordanie a abattu les missiles de l’Iran, emprisonné les financiers des Frères musulmans et maintenu des troupes américaines sur son sol sous le feu. En janvier, l’auteur de ces lignes conduira une délégation du Forum du Moyen-Orient à Amman. La Jordanie a fait sa part. Washington devrait faire la sienne.