Mohammad-Bagher Ghalibaf, nouveau Delcy Rodríguez de l'Iran ?
Survivant politique, Ghalibaf a noué le contact avec le renseignement américain et convaincu Trump qu'il était en mesure de garantir la sécurité.

Le coup de main du président Donald Trump contre le président vénézuélien Nicolás Maduro, le 3 janvier 2026, était très risqué, mais il a fixé une nouvelle norme en matière de changement de régime. Les détracteurs de Trump lui reprochent de tirer à vue et d’improviser : ce ne fut pas le cas de son opération vénézuélienne. Non seulement le renseignement américain a suivi Maduro de près pendant des mois, mais des intermédiaires de confiance de Trump ont négocié, par l’entremise du Qatar, avec Jorge Rodríguez, frère de la vice-présidente Delcy Rodriguez et président de l’Assemblée nationale du Venezuela. Lorsque Trump s’est emparé de Maduro, Delcy Rodriguez était prête à prendre le relais pour éviter tout vide du pouvoir. Alors que la famille Rodriguez appartient depuis des décennies à l’aristocratie de la gauche vénézuélienne et trempe dans la corruption, Trump a parié – avec raison jusqu’à présent – que Jorge et Delcy troqueraient leurs principes contre le pouvoir.
Le président George W. Bush avait fusionné changement de régime et nation building, augmentant de façon exponentielle le prix payé par les Américains en sang comme en argent. Le président Barack Obama a embrassé l’extrême inverse : bombarder, mais adopter une attitude de laisser-faire quant à la suite. La Libye en est l’illustration. Pour Trump, la stratégie vénézuélienne a su passer entre les gouttes : elle n’a pas installé la démocratie, mais elle a évité la désintégration à moindres frais.
Dans ces conditions, il est naturel que Trump cherche à reproduire en Iran son succès vénézuélien.
Il semble aujourd’hui avoir trouvé sa Delcy Rodriguez en la personne de l’ancien général du Corps des gardiens de la révolution islamique Mohammad Bagher Ghalibaf, actuel président du Parlement et tenant impénitent de la ligne dure. Ghalibaf, comme le secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale Ali Larijani, affiche un parcours à cheval sur le militaire et le politique. Âgé de 65 ans, Ghalibaf est un vétéran de la guerre, ancien maire de Téhéran et quatre fois candidat à la présidence. À ces différents titres, il a occupé une place centrale dans la stratégie antiprotestataire du régime depuis que des étudiants sont descendus dans la rue en 1999 pour protester contre la censure et la fermeture de journaux. Beaucoup d’Iraniens méprisent Ghalibaf ; les diplomates le voient comme un pragmatique.
Ces diplomates confondent pragmatisme et opportunisme. Ghalibaf est un survivant. Il voit en Trump quelqu’un qui peut l’aider à obtenir ce que le défunt Guide suprême Ali Khamenei lui a refusé : la présidence ou quelque fonction équivalente de direction intérimaire.
Deux séries d’indices conduisent à cette conclusion. D’abord, en dépit de nombreuses vagues de bombardements visant de hauts responsables et des gardiens de la révolution, Ghalibaf semble épargné, omission curieuse pour un homme dont les mains sont largement tachées de sang. Ensuite, son absence de la liste des cibles du programme Rewards for Justice du département d’État.
Le 13 mars 2026, ce programme a offert 10 millions de dollars pour toute information permettant de localiser des chefs terroristes iraniens.
Parmi ceux dont la tête est désormais mise à prix : Mojtaba Khamenei (peut-être déjà mort) ; Yahya Rahim-Safavi, ancien chef des gardiens de la révolution devenu conseiller de Khamenei (à la fille impénitente duquel le Premier ministre travailliste australien Anthony Albanese a bizarrement accordé la résidence permanente) ; et Larijani, à la fille duquel l’administration Biden a octroyé une green card. Manque toutefois Ghalibaf.
La question est désormais : pourquoi ? Même au sein d’une bureaucratie de sécurité nationale fortement réduite, des dizaines de personnes auraient la main sur les listes de cibles comme sur les primes de Rewards for Justice. Ghalibaf s’est immunisé, vraisemblablement parce qu’il a établi le contact avec le renseignement américain et parce que Trump croit à ses promesses selon lesquelles il peut garantir la sécurité. De fait, Ghalibaf passe aujourd’hui une audition pour devenir le nouveau dictateur militaire de l’Iran.
Ce qui reste incertain, en revanche, c’est de savoir s’il a la moindre intention d’abandonner ses principes comme l’a fait Delcy, ou s’il croit pouvoir jouer au chat et à la souris avec la Maison-Blanche jusqu’au départ de Trump, puis reprendre le volet idéologique de la République islamique. À défaut, si Ghalibaf ne mérite peut-être pas pour l’instant une prime à Washington, il pourrait bientôt voir sa tête sérieusement mise à prix par Larijani, Safavi et les autres gardiens du régime actuel que, les indices le suggèrent de plus en plus, Ghalibaf entend trahir.