MEF Menu
Middle East ForumSupport MEF
Forum du Moyen-Orient · Middle East Forum
Reports

Frappes contre l'Iran : scénarios de riposte, de transition et d'avenir

Une analyse approfondie.

Points clés

  • L'opération conjointe américano-israélienne Sha'agat HaAri, lancée le 28 février 2026, est une campagne de déstabilisation du régime, et non une frappe punitive, et l'Iran s'est révélé incapable de défendre sa propre capitale.
  • Des missiles iraniens ont frappé des États du Golfe, poussant l'Arabie saoudite, Bahreïn et les Émirats arabes unis à condamner l'Iran nommément, sans qu'aucun d'eux ne condamne l'opération américano-israélienne ni n'appelle à un cessez-le-feu.
  • Roman estime que l'opposition de la diaspora manque de profondeur opérationnelle, et recommande la mise en place d'un Conseil de réconciliation nationale inclusif, réunissant 25 personnalités ou plus, plutôt que l'intronisation d'un leader unique tel que Reza Pahlavi.

Gregg Roman est le directeur exécutif du Forum du Moyen-Orient (Middle East Forum). En 2014, la Jewish Telegraphic Agency l’a désigné comme l’un des « dix dirigeants juifs les plus inspirants au monde » ; il a auparavant été conseiller politique du vice-ministre israélien des affaires étrangères et a travaillé pour le ministère israélien de la Défense. Intervenant régulier sur les affaires du Moyen-Orient, M. Roman a témoigné devant le Congrès américain et la Knesset et intervient sur des chaînes d’information internationales telles que Fox News, i24NEWS, Al Jazeera, BBC World News et les chaînes israéliennes 12 et 13. Il a étudié la sécurité nationale et la communication politique à l’American University et au Centre interdisciplinaire de Herzliya (Interdisciplinary Center in Herzliya) et a signé des contributions dans The Hill, Newsweek, le Los Angeles Times, le Miami Herald et le Jerusalem Post.

An F-35C Lightning II, attached to Marine Fighter Attack Squadron (VMFA) 314, prepares to launch from the flight deck of Nimitz-class aircraft carrier USS Abraham Lincoln (CVN 72) in the Arabian Sea, Feb. 15, 2026. (U.S. Navy photo by Mass Communication Specialist Seaman Daniel Kimmelman)
Un F-35C Lightning II, rattaché au Marine Fighter Attack Squadron (VMFA) 314, se prépare à décoller du pont d'envol du porte-avions de classe Nimitz USS Abraham Lincoln (CVN 72) en mer d'Arabie, le 15 février 2026. (Photo de l'U.S. Navy par le Mass Communication Specialist Seaman Daniel Kimmelman) · Seaman Daniel Kimmelman/USS Abraham Lincoln (CVN 72)

SYNTHÈSE

Les États-Unis et Israël ont lancé une campagne militaire conjointe contre la République islamique d'Iran dans la matinée du 28 février 2026. L'opération Sha’agat HaAri, « Roar of the Lion » (Rugissement du lion), est l'opération de combat américaine la plus importante au Moyen-Orient depuis l'invasion de l'Irak en 2003, et l'action militaire israélienne la plus lourde de conséquences depuis la fondation de l'État. Il ne s'agit pas d'une frappe punitive. C'est une campagne de déstabilisation du régime.

Les événements ont rattrapé ce texte, que j'avais initialement rédigé le 19 février comme une analyse prospective de scénarios. Une évaluation actualisée suit, intégrant les développements de la première journée : les frappes elles-mêmes, les opérations de représailles iraniennes sur plusieurs théâtres, les réactions des États du Golfe et celle de la population iranienne, ainsi que l'analyse de la transition et de l'opposition, qui demeure d'une actualité pressante. Les scénarios centraux que j'esquissais il y a neuf jours ne sont plus théoriques. Ils se déroulent en temps réel.

Le constat central demeure et, désormais, les éléments disponibles le confortent : la campagne est faisable sur le plan opérationnel et défendable sur le plan stratégique, mais elle a déclenché des conséquences en cascade qui exigent une planification bien au-delà de ce que laisse entendre la posture actuelle. Le répertoire de représailles iranien s'est enclenché en quelques heures : des missiles balistiques ont frappé des bases américaines dans le Golfe et le territoire israélien, le Hezbollah a ouvert le feu depuis le Liban, les renseignements ont détecté des préparatifs houthis au Yémen, et les forces cyber iraniennes ont dégradé l'accès à Internet de leur propre population. Le détroit d'Ormuz reste la variable critique que les forces n'ont pas encore pleinement mise à l'épreuve.

Mais la première journée a aussi révélé des dynamiques qu'aucune évaluation d'avant-guerre n'avait pleinement anticipées. Trois États arabes souverains, l'Arabie saoudite, Bahreïn et les Émirats arabes unis, ont condamné l'Iran nommément, dans les heures qui ont suivi l'impact des missiles iraniens sur leur sol, sans la moindre condamnation de l'opération américano-israélienne. Des citoyens iraniens ont célébré les frappes depuis leurs toits. L'agence de presse du régime elle-même a reconnu des pertes catastrophiques au sein du commandement du CGRI. Les défenses aériennes au-dessus de Téhéran étaient inexistantes. L'« axe de la résistance » s'est révélé incapable de défendre son pivot, ni de susciter la solidarité régionale sur laquelle Téhéran a toujours pensé pouvoir compter.

Le défi de la transition n'est plus un exercice de planification, mais un compte à rebours opérationnel. Les planificateurs mesureront en heures la fenêtre entre l'effondrement du régime et la faillite de l'État. Toutes les recommandations de ce texte — prépositionnement humanitaire, constitution d'un Conseil de réconciliation nationale, prise de contrôle des moyens de diffusion, durcissement du territoire national, stabilisation énergétique, liaison avec les communautés ethniques, cadres d'amnistie et direction inclusive — doivent devenir opérationnelles dès maintenant.

I. LE PAYSAGE STRATÉGIQUE

Lorsque j'ai rédigé ce texte pour la première fois, le 19 février 2026, les indicateurs étaient sans équivoque. Deux groupes aéronavals convergeaient vers le golfe Persique. Le CENTCOM était passé de la planification d'une frappe punitive à celle d'une déstabilisation du régime. Un haut conseiller de Trump évaluait à 90 % la probabilité d'une action cinétique dans les semaines à venir. Le secrétaire d'État Rubio avait programmé une rencontre avec le Premier ministre Netanyahu en Israël le 28 février pour évoquer l'Iran.

La rencontre n'a jamais eu lieu ; l'opération a eu lieu.

La voie diplomatique, déjà exsangue le 19 février, a fini par s'éteindre. Les pourparlers indirects de Mascate le 6 février et de Genève le 18 février ont débouché sur ce que le ministre iranien des Affaires étrangères, Araghchi, a qualifié de « bons progrès » sur des « principes directeurs ». Mais les exigences fondamentales demeuraient inconciliables : Washington exigeait que l'Iran renonce à l'enrichissement sur son sol, Téhéran refusait catégoriquement, et les préparatifs militaires ont pris de vitesse ce qui restait de la fenêtre de négociation.

Les frappes de juin 2025, l'opération Midnight Hammer , qui avaient largué 14 bombes anti-bunker GBU-57 sur Fordow , Natanz et Isfahan, avaient fait gagner environ deux ans, selon une évaluation du Pentagone de juillet 2025, situant une éventuelle reconstitution nucléaire iranienne à la mi-2027. Mais l'imagerie satellitaire de février 2026 racontait une histoire plus urgente. L'Iran reconstruisait déjà , tandis que des ingénieurs scellaient, à l'aide de béton et de terre, les entrées des installations souterraines d'Isfahan, enfouissaient les accès aux tunnels sur les sites nucléaires et réparaient des bases de missiles. L'Iran a conçu cette reconstruction plus profondément sous terre, précisément pour déjouer les mêmes bombes anti-bunker qui l'avaient frappé huit mois plus tôt. La fenêtre d'avantage militaire se réduisait à chaque nouvelle coulée de béton iranienne. La coalition a donc décidé de frapper avant que cette fenêtre ne se referme.

En Iran même, le régime affrontait, avant le début de l'opération « Roar of the Lion », la crise de légitimité la plus grave de ses 47 ans d'existence. Les manifestations de décembre 2025 à janvier 2026 ont été les plus vastes depuis la révolution de 1979. À partir du 28 décembre, quand les commerçants des bazars ont baissé le rideau face à l'effondrement du rial, le soulèvement s'est étendu aux 31 provinces en quelques jours. Le 8 janvier, Reza Pahlavi a appelé à des manifestations nationales unifiées. Ce qui a suivi a été la répression la plus meurtrière de l'histoire moderne iranienne : les forces de sécurité ont tué, selon les estimations, entre 16 500 et 36 500 personnes lors d'un massacre de 48 heures entre les 8 et 9 janvier, arrêté plus de 41 800 personnes et en ont blessé 330 000. Le régime a imposé une coupure totale d'Internet et déployé le CGRI, le Basij et, selon certaines informations, des mercenaires étrangers.

Les responsables du régime eux-mêmes ont tiré la sonnette d'alarme. Quatre responsables iraniens en poste ont déclaré à Reuters que des figures de haut rang avaient informé le Guide suprême Ali Khamenei que la colère populaire, après les massacres de janvier, avait atteint un point où la peur ne dissuadait plus les masses. Un taux de désertion de 14 % dans les unités de l'armée régulière à la frontière occidentale, des sit-in d'étudiants en médecine dans les universités de Tabriz, Mashhad et Shiraz, et la Journée mondiale d'action du 14 février ont confirmé le diagnostic : le régime avait perdu la guerre psychologique face à sa propre population avant que la coalition ne tire son premier missile.

La situation économique de départ était catastrophique. L'inflation atteignait 48,6 %. L'inflation alimentaire montait à 64 %. Le rial a plongé de 56 % en six mois. Sept millions d'Iraniens souffraient de la faim. La viande est devenue un produit de luxe. La pire sécheresse depuis quarante ans a asséché 80 % des zones humides . Des coupures d'électricité quotidiennes de trois à quatre heures ont interrompu la moitié de la production industrielle. Le président a publiquement averti que Téhéran, mégapole de 15 millions d'habitants, pourrait devoir être évacuée faute d'eau. C'était le pays que la République islamique a tenté de maintenir soudé lorsque les bombes ont commencé à tomber.

Téhéran n'est pas resté inactif dans les jours qui ont précédé la frappe. Le CGRI a mené des exercices navals à tirs réels dans le détroit d'Ormuz les 16 et 17 février. Des manœuvres navales conjointes avec la Russie étaient en cours en mer d'Oman. Khamenei a publiquement averti que l'Iran pouvait couler un navire de guerre américain. L'imagerie satellitaire montrait que l'Iran construisait des protections de béton au-dessus de sites militaires sensibles et enfouissait plus profondément des infrastructures critiques. Le régime a durci ses défenses en prévision d'une frappe qu'il jugeait imminente. Ce durcissement s'est révélé insuffisant.

II. LES PREMIÈRES HEURES : CE QUI S'EST PASSÉ LE 28 FÉVRIER

À 8 h 14, heure d'Israël, soit 9 h 44 à Téhéran, les sirènes d'alerte rouge ont retenti dans tout Israël. Le Commandement du front intérieur a enjoint aux citoyens de rester à proximité d'espaces protégés. Le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, a signé un décret d'urgence en vertu de la loi sur la défense civile, instaurant l'état d'urgence sur tout le territoire. Israël et les États-Unis ont lancé une campagne militaire préventive contre la République islamique.

Des avions de chasse israéliens, opérant en coopération avec des moyens militaires américains, ont frappé des dizaines de cibles à travers l'Iran, en succession rapide. La première vague a visé le centre névralgique politique et sécuritaire de Téhéran : le complexe des bureaux du Guide suprême Khamenei, le ministère du Renseignement, le ministère de la Défense, le siège de l'Organisation de l'énergie atomique et l'institution présidentielle près de la place Pasteur. Sept missiles ont frappé le quartier abritant la résidence de Khamenei, le palais présidentiel et le Conseil de sécurité nationale. Au moins 30 explosions ont secoué la capitale. L'agence de presse Fars, organe du régime, a confirmé des frappes dans tout le centre de Téhéran, avec des colonnes de fumée au-dessus de plusieurs quartiers.

Au-delà de Téhéran, la campagne a frappé des cibles dans toute la profondeur géographique de l'Iran. Des explosions ont touché Isfahan, Kermanshah, Tabriz, Qom, Karaj, Khorramabad, Bandar Kangan, Bushehr et la zone de Konarak, près de la frontière pakistanaise. La Jam missile city, le centre de missiles d'Amind près de Tabriz, la base militaire Seyyed al-Shohada à Minab, la base Amad and Support du CGRI, des sites liés au nucléaire à Qom, le complexe militaire de Parchin et le terminal pétrolier stratégique de Kharg Island ont tous été touchés.

Des appareils américains ont mené des frappes depuis des bases du Moyen-Orient et depuis au moins un porte-avions. Des bâtiments ont tiré des missiles de croisière Tomahawk depuis la mer d'Oman. Le porte-parole de Tsahal a confirmé des « sorties massives » visant des cibles militaires dans tout l'ouest de l'Iran, y compris le quartier général de l'état-major général dans l'est de Téhéran. Un responsable de la défense israélien a déclaré à Reuters que les planificateurs avaient préparé l'opération pendant des mois et fixé la date de lancement plusieurs semaines auparavant.

La liste des cibles révélait une intention qui allait bien au-delà de la contre-prolifération. Selon les sources d'Al Jazeera à Washington, l'implication américaine visait à « décapiter » le régime iranien, avec des frappes concentrées sur des zones où Khamenei pourrait se réfugier. Reuters a rapporté que les forces de sécurité avaient déplacé Khamenei vers un lieu sûr et qu'il ne se trouvait pas à Téhéran au moment des faits. Yedioth Ahronoth a rapporté que chaque missile portait une adresse précise et visait personnellement un grand nombre de commandants militaires et de responsables gouvernementaux.

L'ISNA, l'agence de presse semi-officielle iranienne, a publié un aveu remarquable : l'intensité et l'ampleur des attaques ont tué et détruit un « nombre significatif de personnels du Corps des gardiens de la révolution », dont beaucoup occupaient des « postes opérationnels et spécialisés importants ». Qu'une agence de presse du régime reconnaisse de telles pertes en temps réel montre que les dommages infligés au commandement ont été catastrophiques.

Parallèlement, des opérations cyber ont paralysé les communications iraniennes. Des pirates ont compromis l'IRNA. Les lignes fixes sont tombées dans tout Téhéran. La connectivité Internet s'est effondrée jusqu'à une coupure quasi totale, et des forces cyber ont attaqué la radiotélévision d'État. L'opération a méthodiquement dégradé la capacité du régime à coordonner une défense nationale dès les premières heures, et il ne s'en est jamais remis. Les systèmes de défense aérienne russes et chinois acquis par l'Iran n'ont produit aucun effet observable au-dessus de la capitale. Les milliards investis par Téhéran dans des systèmes antiaériens importés n'ont servi à rien.

Les représailles iraniennes se sont matérialisées environ deux heures après les premières sirènes. Le CGRI a annoncé l'« Operation True Promise 4 », lançant des missiles balistiques et des drones contre le territoire israélien et des positions américaines dans tout le Golfe.

Les sirènes se sont déclenchées dans pratiquement tous les centres de population israéliens. Les défenses multicouches d'Israël — Arrow, David’s Sling , et Iron Dome — ont intercepté la majorité des menaces entrantes. Des fragments sont tombés dans plusieurs zones, avec un impact confirmé à Tirat HaCarmel et des dégâts dans la région de Haifa, y compris des tentatives de frappe sur les raffineries de Haifa Bay. Les autorités ont confirmé l'absence de pertes israéliennes à grande échelle.

Des missiles iraniens ont simultanément frappé des installations américaines et des États du Golfe. Le CGRI a revendiqué des impacts sur la base aérienne d'Al Udeid au Qatar, sur Al Salem au Koweït, sur Al Dhafra aux Émirats arabes unis et sur le quartier général de la Fifth Fleet à Bahreïn . Un missile a atteint une installation américaine à Bahreïn. Des explosions ont secoué Abu Dhabi, Doha, l'Arabie saoudite, la Jordanie et le Koweït. Le Qatar a intercepté des tirs entrants à l'aide de systèmes Patriot. La télévision d'État iranienne a déclaré que ses forces attaquaient activement des bases américaines dans toute la région.

Le volume de feu était réel. L'effet stratégique est resté marginal.

III. REPRÉSAILLES SUR QUATRE THÉÂTRES : SCÉNARIO CONTRE RÉALITÉ

L'évaluation initiale identifiait quatre théâtres de représailles simultanés. La première journée a mis chacun d'eux à l'épreuve. Ce qui suit est une comparaison entre les scénarios que j'avais exposés le 19 février et les événements du 28 février.

Ce que je prévoyais : le CGRI ne plierait pas, mais se fracturerait. Des commandants de rang intermédiaire, contrôlant des fiefs locaux et des caches d'armes autonomes, deviendraient des chefs de guerre plutôt que de se rendre. Des éléments résiduels du régime saboteraient les infrastructures nationales — notamment barrages, centrales électriques et raffineries — plutôt que de les laisser tomber aux mains des forces d'opposition. Des foyers de tensions ethniques s'embraseraient au Kurdistan, au Baluchistan, au Khuzestan et dans les régions azerbaïdjanaises.

Ce qui s'est matérialisé jusqu'à présent : la chaîne de commandement a encaissé des pertes catastrophiques dans les premières heures. L'aveu par l'ISNA de pertes significatives au sein du CGRI à des « postes opérationnels et spécialisés importants » confirme que l'intention de décapitation a produit des résultats concrets. L'effondrement des communications — avec la chute des lignes fixes, le black-out d'Internet et les attaques des forces de la coalition contre la radiotélévision d'État — a privé le régime de toute capacité de coordination nationale. Le scénario de fragmentation ethnique ne s'est pas encore matérialisé, mais les analystes en ont toujours mesuré l'échéance en jours, non en heures. Les 10 millions d'habitants du Kurdistan et les partis armés contrôlant une zone frontalière de 112 000 kilomètres carrés, la résistance armée persistante au Baluchistan, le Khuzestan riche en pétrole et les régions azerbaïdjanaises demeurent autant de foyers potentiels à mesure que l'autorité centrale se dégrade.

Ce qui reste à venir : la question décisive est de savoir si les commandants intermédiaires du CGRI, à la tête d'unités survivantes, vont combattre, se fragmenter ou négocier. Le taux de désertion de 14 % dans les unités de l'armée régulière à la frontière occidentale pendant les manifestations de janvier en donne un aperçu : certaines unités tiennent, la plupart non. Le scénario de sabotage des infrastructures — la version iranienne des incendies de puits de pétrole de Saddam Hussein — ne s'est pas encore produit, mais il devient plus probable à mesure que des éléments du régime évaluent la trajectoire de la campagne. Une fenêtre de 72 heures conditionne la fragmentation ethnique, à partir de la perte effective de l'autorité centrale.

Ce que je prévoyais : le détroit d'Ormuz deviendrait une zone de guerre dès le premier jour. Les Houthis reprendraient leurs opérations en mer Rouge. Les milices chiites irakiennes attaqueraient le personnel américain. Les États du Golfe accueillant des forces américaines subiraient des frappes de représailles.

Ce qui s'est matérialisé : des missiles iraniens ont frappé les États du Golfe, dans le scénario qui s'est concrétisé de la manière la plus spectaculaire, avec les retombées politiques les plus lourdes de conséquences. Des missiles iraniens ont touché ou visé des installations à Bahreïn, aux Émirats arabes unis, au Qatar, au Koweït, en Jordanie et en Arabie saoudite. La chute de débris d'un missile intercepté a tué un civil aux Émirats arabes unis.

Mais la réponse politique a été exactement l'inverse de ce qu'escomptait Téhéran. L'Arabie saoudite a condamné nommément « la flagrante agression iranienne », offert « toutes ses capacités » aux États visés et exigé que la communauté internationale fasse respecter le droit. Bahreïn a confirmé des attaques contre des installations et affirmé « son plein droit de riposter » en coordination avec ses « alliés et partenaires », une formulation qui signale un recours potentiellement élargi aux installations de la Fifth Fleet américaine. Les Émirats arabes unis ont confirmé des attaques de missiles balistiques iraniens, la mort d'un civil, et se sont réservé « leur plein droit de riposter ».

Trois États arabes souverains ont condamné l'Iran. Aucun n'a condamné les frappes américano-israéliennes. Aucun n'a appelé à un cessez-le-feu. Aucun n'a invoqué la solidarité musulmane avec Téhéran. Aucun n'a rappelé son ambassadeur de Washington ou de Jérusalem.

Le postulat stratégique iranien selon lequel attaquer les bases américaines dans le Golfe susciterait assez de sympathie dans le monde arabe sunnite pour contraindre la coalition a échoué de façon catastrophique. Les missiles iraniens n'ont pas dissuadé les États du Golfe. Ils les ont unis.

Le Hezbollah a ouvert le feu depuis le Liban, déclenchant des alertes sur le Golan, dans les localités de la ligne de confrontation et en haute Galilée, mais les tirs sont restés calibrés et secondaires. Le Premier ministre libanais Nawaf Salam a averti qu'il ne « permettra à personne d'entraîner le Liban dans des aventures ». Cela correspond au schéma de juin 2025, quand le réseau de supplétifs était largement resté l'arme au pied. Les forces israéliennes ont franchi un seuil en frappant Jurf al-Sakhar en Irak, touchant des positions des Kataib Hezbollah et des Unités de mobilisation populaire (PMF) et infligeant des pertes. Le message est clair : les sanctuaires des supplétifs ne sont plus hors d'atteinte.

Les renseignements ont détecté des préparatifs houthis au Yémen, accompagnés de promesses de reprendre les attaques contre Israël et contre le trafic maritime en mer Rouge.

Ce qui reste à venir : les forces n'ont pas encore mis à l'épreuve le détroit d'Ormuz comme point d'étranglement. Treize millions de barils par jour y transitent, soit 31 % du brut transporté par voie maritime dans le monde. L'Iran y a prépositionné des mines, des vedettes d'attaque rapide, des missiles de croisière côtiers et des sous-marins. Les exercices à tirs réels des 16 et 17 février en ont répété la tactique. Le seul déminage pourrait prendre des semaines. Si cela se combine à une reprise des attaques houthies en mer Rouge via le détroit de Bab al-Mandeb, les deux grandes artères maritimes du Moyen-Orient pourraient se fermer simultanément, déclenchant une crise sans précédent des chaînes d'approvisionnement mondiales. La perturbation du marché de l'énergie demeure la conséquence économique la plus dangereuse de la campagne.

Théâtre 3 : l'Europe, la guerre de l'ombre

Ce que je prévoyais : les cellules dormantes iraniennes en Europe s'activeraient. Les campagnes d'assassinat contre des figures de l'opposition en diaspora s'intensifieraient. Le passage de ressortissants iraniens à des criminels européens recrutés pour les tâches opérationnelles rendrait le contre-espionnage exponentiellement plus difficile.

Ce qui s'est matérialisé : les autorités n'ont confirmé aucune opération sur le théâtre européen au cours des 24 premières heures. Les analystes s'y attendaient : une activation en Europe requiert des jours, voire des semaines, le temps que les cellules reçoivent des ordres, se procurent du matériel et sélectionnent des cibles.

Ce qui reste à venir : la menace demeure inchangée, et sans doute accrue. Un régime à l’agonie perd le calcul de dissuasion qui, jusqu’ici, freinait l’activation de cellules dormantes ; il n’a plus rien à préserver en les gardant en réserve. Les autorités européennes ont déjoué des complots iraniens en Suède et en Allemagne pendant la guerre de juin 2025, mais le tournant de Téhéran, qui recrute désormais des criminels européens locaux, complique la détection. Chaque nom figurant sur un éventuel Conseil de réconciliation nationale devient dès lors une cible. Europol et les services nationaux n’ont pas les effectifs pour traiter cette menace à grande échelle.

Ce que j’avais prédit : des agents de l’Unité 910 du Hezbollah s’étaient prépositionnés, des opérations cyber visaient les infrastructures critiques, et des cellules dormantes s’activaient une fois la dissuasion évaporée.

Ce qui s’est matérialisé : les autorités ont confirmé l’absence d’opérations sur le territoire américain durant les premières 24 heures. L’Iran a fait passer un message au président Trump avant les frappes de juin 2025, l’avertissant qu’il pouvait activer des cellules implantées aux États-Unis. Les bulletins du DHS évoquent systématiquement un « environnement de menace élevé », les cellules dormantes constituant une composante crédible des représailles. Les forces cyber iraniennes ont intégré des outils d’IA à leurs capacités. Elles ont dirigé les opérations du 28 février vers l’intérieur, en coupant l’internet iranien, mais la capacité existe pour des attaques tournées vers l’extérieur contre les réseaux électriques, les systèmes d’eau, les réseaux financiers et les communications aux États-Unis.

Ce qui reste à venir : les experts évaluent le calendrier de la menace sur le territoire américain en jours ou en semaines, non en heures. Ali Kourani a surveillé des installations militaires à New York. Alexei Saab a repéré des aéroports et des infrastructures critiques. Le FBI avertit constamment que les cas connus ne représentent qu’une fraction de l’empreinte réelle du Hezbollah aux États-Unis. Un scénario de changement de régime supprime toute incitation à la retenue ; les cellules s’activent parce qu’il n’y a plus rien à préserver.

IV. LE GOLFE BASCULE : LES REPRÉSAILLES IRANIENNES DÉTRUISENT LEUR PROPRE RÉCIT

La réaction des États du Golfe aux représailles iraniennes mérite un traitement à part, car elle constitue l’évolution stratégique la plus significative de la première journée, et celle que nous avions le moins anticipée dans les analyses d’avant-guerre.

La République islamique a passé quatre décennies à bâtir le récit d’un « axe de la résistance » la présentant comme le champion du monde musulman. En une seule matinée, les missiles balistiques iraniens ont détruit ce récit plus complètement qu’aucune bombe américaine ou israélienne n’aurait pu le faire.

Le poids conjugué de la condamnation saoudienne, assortie d’une offre de soutien militaire, de l’affirmation par Bahreïn de son droit de riposter en coordination avec ses alliés, et de la confirmation par les Émirats arabes unis d’un mort civil, avec réserve du droit à l’escalade, produit un nouvel alignement régional. L’Arabie saoudite s’est positionnée non comme médiateur neutre mais comme participante active à une coalition régionale contre l’Iran, un basculement spectaculaire par rapport à la posture prudente qu’elle avait observée lors des précédentes confrontations Iran-Israël. Les missiles iraniens ont tué le rapprochement avec Téhéran négocié par la Chine en 2023 ; il est, de fait, mort.

Trois facteurs expliquent cette réponse unifiée. D’abord, l’Iran a frappé un territoire arabe souverain, offrant à chaque gouvernement à la fois une couverture politique et un impératif intérieur de réaction ferme. Ensuite, les États du Golfe s’étaient préparés à ce moment : le rapprochement saoudo-iranien a toujours relevé du transactionnel, non du transformationnel. Enfin, Téhéran n’offrait rien qui vaille d’être protégé : sa proposition de valeur au monde arabe a toujours paru mince, et, en 2026, avec une économie en effondrement, une population en révolte et une armée révélée creuse, les États du Golfe n’avaient aucune raison de protéger un régime défaillant qui attaquait leur territoire.

Ce qui a émergé le 28 février, c’est un axe d’isolement autour de la République islamique, l’inverse de l’« axe de la résistance ». Les États que l’Iran a attaqués le condamnent activement. Ceux qu’il n’a pas attaqués s’en évacuent activement : le Kazakhstan a ordonné à tous ses ressortissants de partir, et l’Autorité palestinienne a appelé à l’évacuation. La population que l’Iran prétend diriger célèbre les frappes contre lui. Téhéran a accompli quelque chose de remarquable : il a uni les États arabes du Golfe, les États-Unis et Israël dans une cause commune. Non par la diplomatie. Par ses propres missiles.

V. LA RUE IRANIENNE : LA VARIABLE LA PLUS DÉCISIVE

L’évolution la plus importante de la première journée n’est peut-être pas militaire. C’est la réaction de la population iranienne.

Des vidéos inondant Telegram et Iran International ont montré des citoyens réagissant aux frappes par des célébrations ouvertes. Des femmes criaient « Mort à Khamenei » depuis les fenêtres de leurs appartements. Des lycéennes dans une école de filles scandaient « Longue vie au Chah ». Des citoyens ont filmé la fumée s’élevant du secteur du complexe de Khamenei et déclaré que les frappes avaient touché « la maison ». Ce ne sont pas des incidents isolés. Ils s’inscrivent dans la continuité de près de deux mois des plus vastes manifestations depuis 1979, auxquelles le régime a répondu par un massacre de masse dont il n’avait jamais imaginé devoir rendre compte.

Trump s’est adressé directement au peuple iranien : « L’heure de votre liberté est à portée de main ... prenez le contrôle de votre gouvernement. » Il a averti les forces du CGRI de déposer les armes ou de faire face à une « mort certaine », promettant l’immunité à ceux qui se rendraient. Netanyahou a appelé les Perses, les Kurdes, les Azéris, les Baloutches et les Ahwazis à « rejeter le joug de la tyrannie ». Pahlavi a décrit l’opération comme une intervention humanitaire et exhorté les Iraniens à se préparer à redescendre dans la rue : « La victoire finale sera encore décidée par nous. »

Washington, Jérusalem et l’opposition en exil synchronisent leur message, le rendent explicite, et le dirigent vers la seule force capable d’achever ce que les frappes aériennes ont entamé. Pendant la guerre de douze jours de juin 2025, la population iranienne ne s’était pas soulevée. Cette fois, l’ampleur des destructions infligées aux infrastructures du régime, les appels explicites au soulèvement et la profondeur de la colère populaire après les massacres de janvier créent des conditions fondamentalement différentes.

La question à laquelle les prochains jours répondront : l’envie se traduit-elle en actes ?

VI. LE DÉFI DE LA TRANSITION

Le défi de la transition que j’exposais le 19 février n’est plus un exercice de planification. C’est un compte à rebours opérationnel.

L’Iran connaissait déjà un effondrement de ses infrastructures avant le début de la campagne. Les frappes militaires ont détruit ce qui fonctionnait encore. Les frappes de précision américaines et israéliennes visaient des sites militaires et gouvernementaux, mais les infrastructures civiles iraniennes — réseau électrique, traitement de l’eau, télécommunications, transports — étaient déjà fragiles et profondément imbriquées dans les systèmes militaires. Les dommages collatéraux sur un réseau électrique déjà défaillant plongent les hôpitaux dans le noir, mettent hors service les stations de pompage d’eau et rompent les chaînes de distribution alimentaire.

Les agences évaluent le calendrier humanitaire en heures. Téhéran, mégapole de 15 millions d’habitants, risquait déjà de manquer d’eau en conditions normales. Avec la perturbation militaire des infrastructures de pompage, une crise de l’eau à l’échelle d’une mégapole se matérialise en 72 heures. Le sud de Téhéran, qui supportait déjà 32 % du fardeau des coupures de courant contre 1 % pour les quartiers aisés du nord, sera touché le premier et le plus durement, engendrant une colère de classe qui ne se range pas clairement dans les catégories pro- ou anti-régime.

Les États-Unis s’emploieront à prévenir une famine de masse et des épidémies, et pas seulement à reconstruire.

Le CGRI contrôle, selon les estimations, de 20 à 40 % de l’économie iranienne : construction, télécommunications, énergie, secteurs de l’import-export. Des dizaines de milliers de familles liées au CGRI dépendent de ce réseau de clientélisme. La décapitation du commandement obtenue par la coalition le 28 février élimine les plus hauts dirigeants mais laisse des centaines de commandants de rang intermédiaire, chacun à la tête de fiefs locaux. Ces commandants font face à un choix que la coalition doit façonner immédiatement : se rendre avec amnistie, ou combattre en seigneurs de guerre contre une coalition qui a déjà démontré qu’elle peut frapper n’importe quelle cible en Iran à volonté.

Le Bassidj, d’un à cinq millions de membres selon la manière dont les analystes comptent actifs et réservistes, comprend à la fois de vrais croyants et des dépendants économiques. Pendant les manifestations de janvier, certaines unités ont refusé les ordres. Assez d’autres ont obéi pour massacrer des dizaines de milliers de personnes. Dans un scénario de changement de régime, les loyalistes n’ont plus rien à perdre. Les massacres de janvier, durant lesquels les forces de sécurité ont abattu des manifestants blessés dans les hôpitaux et déployé des mercenaires étrangers, ont donné un aperçu de la brutalité d’un appareil sécuritaire acculé.

Un cadre d’amnistie générale reste indispensable pour empêcher l’effondrement de l’État, mais il se heurte à la réalité brute de janvier 2026. Les forces de sécurité ont tiré sur des manifestants dans les hôpitaux, tué environ 30 000 personnes ou plus en 48 heures et arrêté plus de 50 000 personnes. Les familles de ces victimes n’accepteront jamais une amnistie générale pour les individus qui ont assassiné leurs enfants.

La coalition doit poursuivre la seule approche viable : amnistie et responsabilité simultanées. Les soldats du rang qui déposent les armes ne font l’objet d’aucune poursuite. Les commandants qui ont ordonné les massacres répondront de leurs actes devant la justice. La Commission vérité et réconciliation d’Afrique du Sud fournit le modèle, que les planificateurs devront adapter aux conditions iraniennes et comprimer dans un calendrier que l’État en train de s’effondrer n’a pas le luxe de prolonger.

VII. LE PAYSAGE DE L’OPPOSITION

Tout cadre de transition crédible exige des planificateurs qu’ils évaluent honnêtement les forces disponibles pour la conduire.

Reza Pahlavi affirmait disposer de milliers d’inscrits sur sa Plateforme de coopération nationale (National Cooperation Platform), prêts à soutenir une transition après les frappes de juin 2025. Les manifestations de décembre 2025 à janvier 2026 ont marqué le moment le plus décisif de l’histoire de l’opposition iranienne depuis 1979. Les événements ont répondu à la question fondamentale : le réseau Pahlavi organisé n’était pas opérationnel lorsque le régime a massacré des gens dans la rue.

Les manifestations se sont déroulées en grande partie sans chefs jusqu’à l’appel à l’action lancé en vidéo par Pahlavi le 8 janvier, onze jours après le début du soulèvement. Son appel à scander des slogans à 20 heures a réussi comme acte symbolique : des quartiers entiers de Téhéran se sont embrasés. Mais ce fut un moment de réseaux sociaux, non l’activation d’un réseau opérationnel organisé. Les milliers d’« initiés du régime » de la Plateforme n’ont produit aucune défection, n’ont saisi aucun bâtiment et n’ont établi aucune autorité parallèle. Une véritable infrastructure révolutionnaire exige des planques, des communications qui fonctionnent sans internet, des caches d’armes et une chaîne de commandement capable de survivre à une coupure. Rien de tout cela n’existait.

Le 28 février, Pahlavi a diffusé un nouveau message vidéo, qualifiant cette fois les frappes d’« intervention humanitaire » et exhortant les Iraniens à se préparer à redescendre dans la rue. Le test désormais engagé déterminera si cela se traduit par une action opérationnelle sur le terrain, ou demeure un énième moment symbolique venu de la diaspora.

L’Irakien Ahmed Chalabi offre le contre-exemple instructif. Chalabi avait le soutien de la CIA, de l’argent et un récit convaincant, mais lui manquait un appui organique à l’intérieur de l’Irak. Pahlavi bénéficie du soutien de la diaspora, d’un accès aux médias et d’une nostalgie monarchiste qui atteint jusqu’à 31 % dans les sondages. Mais il vit hors d’Iran depuis l’enfance, et sa base de soutien s’avère la plus forte à Los Angeles et à Londres, non dans les bazars de Téhéran.

La nostalgie monarchiste n’équivaut pas à un mandat politique. Les gens ont scandé « Pahlavi reviendra ! » pendant les manifestations de janvier, mais ils ont aussi scandé « Mort au dictateur ! » et « Mort à la République islamique ! ». Les manifestations exprimaient le rejet du système actuel, non l’adhésion à une alternative particulière. La Journée mondiale d’action du 14 février a démontré une portée, mais pas une profondeur : une capacité de mobilisation pour des actions symboliques, mais pas la capacité organisationnelle à combler un vide du pouvoir, à pourvoir un gouvernement de transition en personnel, à sécuriser des dépôts d’armes, à maintenir la distribution alimentaire ou à empêcher la fragmentation ethnique.

L’écart entre « les gens scandent quand on le leur demande » et « les gens suivent des directives de gouvernement quand tout s’effondre » déterminera si l’Iran réussit une transition démocratique ou devient un État failli.

VIII. LA VOIE DU SUCCÈS

Tous les problèmes ci-dessus constituent de réelles menaces, et une transition réussie reste possible. Mais seulement si la planification évalue honnêtement les obstacles au lieu de faire comme s’ils n’existaient pas. La campagne est en cours. Ce qui suit n’est plus une liste de contrôle d’avant-frappe. C’est un agenda opérationnel immédiat.

Le Conseil de réconciliation nationale doit fonctionner de manière visible pour les Iraniens au moment où l’autorité de commandement du régime s’effondrera, ce qui peut survenir dans quelques heures ou quelques jours. Les planificateurs doivent convoquer immédiatement un conseil inclusif réunissant des représentants du Mouvement vert, des monarchistes, des réformistes, des groupes ethniques, des mouvements civiques, des minorités religieuses et des figures culturelles : 25 personnes ou plus, représentant tout l’éventail de la société iranienne, doivent se réunir, négocier et établir leur légitimité dès maintenant. Si le CRN n’est pas déjà opérationnel lorsque le vide se formera, ce sont les commandants locaux, les milices ethniques et les résidus du CGRI qui le combleront.

Le CRN doit proclamer simultanément l’amnistie et la responsabilité. Les Iraniens qui ont vu les massacres de janvier doivent entendre deux messages d’un même souffle : les soldats du rang qui déposent les armes échapperont aux poursuites, et les commandants qui ont ordonné les massacres répondront de leurs actes devant la justice. Le CRN doit maintenir le fonctionnement de la bureaucratie. L’Iran emploie 2,5 millions d’agents publics : enseignants, employés administratifs, ingénieurs, personnels de santé. Le conseil devrait publier un premier décret garantissant le maintien de l’emploi et le versement des salaires à tous les fonctionnaires non directement impliqués dans la répression, afin d’éviter que 2,5 millions de personnes brusquement au chômage ne rejoignent une insurrection.

Les agences doivent déployer immédiatement des équipes de liaison ethnique au Kurdistan, au Baloutchistan, au Khouzistan et en Azerbaïdjan. Des représentants kurdes, baloutches, arabes et azéris doivent se rendre physiquement dans leurs régions sous 72 heures avec un message clair : le nouveau gouvernement vous représente, le processus constitutionnel traitera vos préoccupations d’autonomie, mais la sécession déclenche une guerre civile où tout le monde est perdant.

Les forces doivent sécuriser les infrastructures de la Radio-Télévision de la République islamique d’Iran (IRIB) comme un objectif militaire de saisie, et non de destruction. Le régime a conservé le contrôle pendant les manifestations de janvier grâce à une coupure d’internet. Un gouvernement de transition a besoin exactement de l’inverse : saturer l’espace d’information. S’emparer de l’IRIB et rétablir l’accès à internet permet au CRN de communiquer directement avec 90 millions d’Iraniens. Après les 24 premières heures de la campagne, cet objectif dépasse en importance toute cible militaire.

L’Iran n’est pas l’Irak. Il possède une identité nationale vieille de 2 500 ans, un taux d’alphabétisation de 98 %, une vaste classe moyenne éduquée, un État bureaucratique fonctionnel quoique délabré, et une population qui a démontré à plusieurs reprises, en 1979, 2009, 2019, 2022 et 2026, qu’elle peut s’auto-organiser en vue du changement politique. Quatre-vingt-dix pour cent des Kurdes d’Iran se définissent comme Iraniens. Le pays entretient une société civile organique que l’Irak n’a jamais possédée. La matière première d’une transition démocratique existe. Les manifestations de janvier 2026 ont démontré le caractère intenable du modèle coercitif du régime. L’érosion de la peur, conjuguée aux désertions dans l’armée, à la réticence croissante du Bassidj et à un effondrement économique qui sape la loyauté clientéliste, signifie que la capacité du régime à maintenir le contrôle s’est dégradée même sans intervention extérieure. Les célébrations sur les toits le 28 février, où des femmes ont acclamé les frappes contre le complexe du Guide suprême, confirment que la rupture psychologique entre la population et le régime demeure totale.

Le cadre inclusif du CRN offre la seule approche capable d’empêcher une fragmentation à l’irakienne. Il est lourd et lent, mais l’alternative — désigner un vainqueur — a échoué à chaque fois. L’impératif commande de le constituer et de le rendre opérationnel dès maintenant.

IX. RECOMMANDATIONS POLITIQUES

J’adresse les recommandations suivantes, initialement destinées aux responsables politiques préparant des opérations, à ceux qui gèrent activement des opérations en cours. Le passage du stade d’avant-frappe à celui de campagne active rend chaque point plus urgent.

1. Déployer immédiatement des infrastructures humanitaires. Les unités logistiques doivent amener des équipements de purification d’eau, des vivres d’urgence, des unités médicales mobiles et des moyens de communication depuis les zones de regroupement dans le Golfe jusqu’à un état de disponibilité opérationnelle sous 48 heures. Le Congrès doit budgéter un minimum de 2 milliards de dollars pour la réponse humanitaire immédiate des 90 premiers jours. L’Irak a enseigné une leçon cruciale : gagner la guerre et perdre la paix produit un échec stratégique. Le monde observe de près après les massacres de janvier. La crédibilité américaine dépend de la baisse du nombre de morts civils après l’intervention, et non de sa hausse.

2. Rendre le Conseil de réconciliation nationale opérationnel dès aujourd’hui. Les dirigeants doivent convoquer un conseil inclusif de 25 figures ou plus de l’opposition iranienne, représentant toutes les grandes composantes. Cet organe doit se réunir et produire des cadres de gouvernance maintenant, plutôt que de se constituer dans les décombres. Les pays donateurs doivent financer un secrétariat, mettre en place des communications sécurisées et engager le travail politique de construction d’un consensus entre des factions qui, historiquement, se méfient les unes des autres. Les horloges mesureront le vide post-Khamenei en heures. Le CRN doit être prêt à le combler.

3. Faire de la prise de contrôle des moyens de diffusion un objectif militaire prioritaire. Les forces spéciales doivent s’emparer des installations de l’IRIB et des points d’échange internet, et non les détruire. Les opérateurs doivent activer, dans les six heures suivant l’effondrement du commandement du régime, une capacité de diffusion en persan prépositionnée. La bataille de l’information détermine celle de la transition.

4. Relever la posture de défense du territoire. Ordonner au DHS de considérer comme imminentes, et non théoriques, l’activation de cellules dormantes iraniennes et des cyberattaques coordonnées. La fonction de dissuasion qui maintenait ces cellules en réserve n’existe plus. Les forces de l’ordre doivent se coordonner avec le FBI au sujet du réseau de l’Unité 910 du Hezbollah. Les agences doivent durcir les cyberdéfenses des infrastructures critiques. Les responsables doivent informer les dirigeants du Congrès du calendrier réaliste de la menace : de quelques jours à quelques semaines.

5. Stabiliser dès maintenant les marchés de l’énergie. L’administration doit se coordonner avec l’Agence internationale de l’énergie, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis sur des déstockages de réserves stratégiques de pétrole afin d’amortir une éventuelle perturbation du détroit d’Ormuz. Les négociateurs doivent, en amont, convenir de cadres d’assurance pour les pétroliers. Les conséquences économiques d’une fermeture, même temporaire, du détroit pourraient saper le soutien politique intérieur à l’ensemble de l’opération. L’offre faite le 28 février par l’Arabie saoudite de mettre « toutes ses capacités » au service des États visés ouvre une possibilité de coordination énergétique accélérée.

6. Déployer des équipes de liaison ethnique dès le premier jour de la transition. Les planificateurs doivent identifier, préparer et tenir prêts des interlocuteurs kurdes, baloutches, arabes et azéris en vue d’un déploiement immédiat. Les diplomates doivent négocier à l’avance des cadres d’autonomie qui préservent l’intégrité territoriale de l’Iran tout en répondant à des griefs légitimes. La fenêtre entre la chute du régime et la fragmentation ethnique ne s’ouvre, au mieux, que pour 72 heures.

7. Annoncer immédiatement le cadre amnistie-responsabilité. Publier dès maintenant des critères clairs, avant que les forces ne scellent l’issue de la campagne : amnistie pour les soldats du rang qui déposent les armes, mise en cause des commandants qui ont ordonné les massacres de janvier. Les dirigeants doivent annoncer ce cadre dans les heures suivant l’effondrement du régime afin d’éviter à la fois l’insurrection et les cycles de vengeance. La promesse faite le 28 février par Trump d’un « traitement équitable et [d’une] immunité » aux forces du CGRI qui se rendent a posé le cadre rhétorique. Il faut désormais l’étayer par une substance opérationnelle.

8. Éviter le piège Chalabi. Les responsables ne doivent adouber à l’avance aucune figure unique de l’opposition comme visage de la transition. Reza Pahlavi apporte une pièce du puzzle : sa base monarchiste et sa visibilité internationale restent des atouts. Mais un formulaire d’inscription ne fait pas une révolution, et l’épreuve de janvier a révélé l’écart entre la plateforme et le pouvoir. Le cadre du CRN répartit la légitimité entre les différentes composantes, ce qui constitue la seule approche qui survive au premier contact avec la réalité.

CONCLUSION

Il y a neuf jours, ce document évaluait les scénarios qui se dérouleraient si les États-Unis frappaient l’Iran. La frappe a eu lieu. Les scénarios ne relèvent plus de l’hypothèse.

Le premier jour a confirmé que la République islamique est incapable de se défendre. Ses défenses aériennes se sont révélées inexistantes au-dessus de sa propre capitale. Ses frappes de représailles ont atteint des cibles israéliennes et dans le Golfe, mais les défenses antiaériennes les ont largement émoussées. Sa structure de commandement a encaissé des pertes que les propres médias du régime ont décrites comme catastrophiques. Son réseau de supplétifs — le Hezbollah, les milices irakiennes et les Houthis — a tiré depuis la périphérie sans pouvoir protéger le centre. Sa population ne s’est pas ralliée au drapeau. Elle a fait la fête sur les toits.

Le premier jour a également confirmé que les représailles iraniennes, militairement marginales, ont produit un séisme politique que le régime n’avait pas anticipé. En frappant des États du Golfe, Téhéran a donné à l’Arabie saoudite, à Bahreïn et aux Émirats arabes unis la couverture politique et l’impératif intérieur nécessaires pour rejoindre un alignement régional contre la République islamique. Le récit de l’« axe de la résistance » s’est effondré à l’instant où des missiles iraniens sont tombés sur un territoire souverain arabe. Un axe de l’isolement a émergé.

La phase militaire de la campagne se poursuit. L’IDF a déclaré qu’elle opérerait aussi longtemps que nécessaire. Des responsables américains ont évoqué une opération de plusieurs jours, tandis qu’Israël a mobilisé 120 000 réservistes. Les forces élargissent la liste des cibles à mesure que le renseignement progresse.

Mais la phase décisive relève de la politique, et non du militaire. Elle dépend de la transition qui suivra. L’Iran, pays de 90 millions d’habitants déjà en situation d’effondrement de ses infrastructures, doté d’une économie en chute libre, de fractures ethniques sous tension, de millions de partisans armés du régime confrontés à un choix existentiel et d’une opposition en diaspora disposant d’une audience médiatique mais d’aucune profondeur opérationnelle, réussira une transition démocratique ou deviendra un État failli. La marge entre ces deux issues se mesure en heures de préparation.

L’Iran n’est pas l’Irak. Il possède la profondeur civilisationnelle, la population instruite et la société civile organique nécessaires pour faire vivre une démocratie. Mais la fenêtre entre l’effondrement du régime et la faillite de l’État se referme vite. Chacune des recommandations de ce document — déploiement humanitaire, constitution du CRN, prise de contrôle des moyens de diffusion, durcissement du territoire national, stabilisation énergétique, liaison ethnique, cadres d’amnistie et direction inclusive — doit être rendue opérationnelle avant l’expiration de l’autorité de commandement du régime.

La question n’est plus de savoir si les États-Unis peuvent renverser la République islamique. Le premier jour y a répondu. La question est de savoir si Washington a la discipline stratégique nécessaire pour gérer la suite. Washington est en train d’y répondre.

Gregg Roman, directeur exécutif, Middle East Forum, 28 février 2026

Recevez les analyses du Forum du Moyen-Orient par e-mail : abonnez-vous à la lettre d'information (en anglais)