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Critiques de livres

Voyageurs saint-simoniens oubliés en Égypte : Suzanne Voilquin, Ismayl Urbain et Jehan d'Ivray

Par John David Ragan • New York et Le Caire : The American University in Cairo (AUC) Press, 2025. 349 p. ; 69,95 $ (relié), 68,99 $ (PDF), 68,99 $ (EPUB). Recension de Roger F. S. Kaplan

Forgotten Saint-Simonian Travelers in Egypt, de Ragan, devrait intéresser les lecteurs fascinés par la galerie de miroirs à laquelle se heurtent les chercheurs (et les correspondants étrangers) lorsqu’ils se retrouvent plongés dans des cultures qui leur sont étrangères. Pour donner du sens à ce qu’ils ne comprennent pas, ils s’accrochent, en quête d’indices, à des repères familiers venus de leur pays d’origine.

Manifestement en quête d’un changement de climat, Ragan a quitté l’Alaska pour l’Égypte et adopté l’idée selon laquelle les récits des touristes littéraires français du XIXe siècle, tels Chateaubriand ou Flaubert, étaient incomplets ou trompeurs en raison de leur position d’élite dans leur pays et du confort qu’ils pouvaient s’offrir à l’étranger. Ces privilèges les prédisposaient à des partis pris qui ont jeté les fondements des études « orientalistes ». Au lieu de favoriser la « compréhension » entre l’Occident et l’Orient, ces études ont eu pour effet, peut-être même pour dessein malveillant, d’entretenir un lien avantageux pour les visiteurs et leurs patries impériales.

Si cela ressemble fort au thème récurrent des écrits d’un célèbre professeur de l’université Columbia, c’est que Ragan trouve dans l’école d’Edward Said un moyen commode de rejeter des chercheurs et auteurs antérieurs, dont l’intérêt prétendu pour l’Orient servait en réalité à masquer dénigrement et exploitation. Le livre de Ragan, issu de ses travaux de doctorat, passe en revue et analyse l’œuvre d’un trio de visiteurs français de l’Égypte étrangers aux élites, dont les perspectives ont été négligées par les chercheurs ultérieurs en raison de leurs conclusions savantes désuètes.

Il est toujours utile d’exhumer de nouvelles sources sur n’importe quel sujet historique, mais il se trouve que les sources de Ragan ne sont pas exactement inconnues, pas plus que leurs observations ne sont radicalement originales. Sans être en rien des noms familiers, les écrits de Suzanne Voilquin, d’Ismayl Urbain et de Jehan d’Ivray (nom de plume de Jeanne Puech) sont connus des spécialistes de l’Égypte et de l’Algérie. Si les chercheurs ultérieurs les ont négligés, c’est peut-être moins à cause de la sympathie qu’ils exprimaient pour les populations exotiques qu’ils rencontraient et voulaient aider que parce que leurs intérêts premiers portaient sur les questions sociales et politiques de la France, non sur l’Afrique du Nord.

Suzanne Voilquin (1801-1875) était une enfant du Paris ouvrier, qui aurait pu figurer dans Les Misérables. Jeune femme aventureuse et romantique, elle gagna l’Égypte et y demeura, en dépit de conditions modestes et, par moments, misérables. Elle s’engagea dans le travail social durant les terribles années de peste du début des années 1830 et fut témoin de l’arrivée des grands intérêts commerciaux français et britanniques en Égypte, dont le percement du canal de Suez constitua le point d’orgue. L’importance de ses écrits de ces années tient toutefois principalement aux réflexions de Voilquin sur les causes féministes et sociales qu’elle transportait avec elle comme bagage mental, et sur la manière dont ses idées ont évolué à mesure qu’elle comparait ses expériences égyptiennes à celles qu’elle avait vécues auparavant en France.

Ismayl Urbain (1812-1884) aurait pu être inventé par Alexandre Dumas, avec lequel il partageait des origines mêlées antillaises et françaises ainsi qu’un goût pour les aventures militaires et les intrigues politiques. Son père, un négociant français de Marseille, n’épousa jamais officiellement sa mère, une libre de couleur guyanaise. Il finit par se voir comme un champion des opprimés tout en restant loyal et attaché à la mission civilisatrice de la France. Urbain avait lui-même recueilli les fruits d’une éducation française à Marseille et, parmi de nombreux changements de carrière, partit, jeune homme, enseigner le français en Égypte. Original assumé, Urbain rencontra Voilquin en Égypte, mais sa place dans l’histoire de France lui fut acquise lorsqu’il prit part à la conquête de l’Algérie et aux débats sur la politique coloniale qui suivirent. Attiré par les nouvelles populations sujettes de la France, Arabes et Berbères, ses vues et ses critiques recèlent des indices sur ce qu’aurait pu être la question algérienne qui pèse sur la France jusqu’à ce jour.

Jeanne Puech (1861-1940) épousa un médecin égyptien formé en France et vécut avec lui pendant une quarantaine d’années, adoptant (jusqu’à un certain point) les manières et les mœurs de la bourgeoisie cairote. Elle regagna la France après la mort de son mari et écrivit ensuite des œuvres de fiction et de critique sociale, consacrées principalement aux femmes mais aussi à l’évolution des relations françaises et britanniques avec l’Égypte, qu’elle jugeait globalement préjudiciables aux Égyptiens de toutes les classes. Ce faisant, elle prit, contrairement à Voilquin et à Urbain, une certaine distance critique à l’égard du courant intellectuel et politique qui influença profondément les trois figures centrales de l’étude de Ragan.

Ce courant était le mouvement saint-simonien du titre de l’étude. Son nom vient du penseur et militant Henri de Saint-Simon (1760-1825), qui entendait organiser la vie sociale et l’activité économique sous la direction d’une élite technocratique et étatiste dont le fondement moral serait un christianisme réformé (pour l’essentiel humaniste et altruiste). Karl Marx et ses disciples qualifièrent le saint-simonisme de forme de « socialisme utopique » et le critiquèrent comme « non scientifique ». Il est pourtant évident, deux siècles plus tard, que là où le marxisme a engendré des États policiers, des massacres de masse et une gestion économique catastrophique, le saint-simonisme a contribué à poser certains des fondements intellectuels et pratiques des États-providence administratifs qui caractérisent les démocraties libérales.

Pour ses adeptes militants, le saint-simonisme fit office d’organisation bienfaisante prêchant le respect des mœurs et de la morale, prétendument mal comprises, de contrées lointaines. Parmi celles-ci figurait ce vaste et divers territoire tout proche s’étendant à travers l’Afrique du Nord, de l’Égypte au Maroc, que les aventuriers occidentaux redécouvrirent après des siècles d’éloignement hostile. Par leurs sentiments, on pourrait presque les appeler des proto-anti-orientalistes, ce qui explique peut-être pourquoi Ragan est attiré par leurs histoires et pourquoi Edward Said les aurait approuvés. La contradiction est révélatrice : défendre, ou du moins rationaliser, des mœurs et des coutumes que l’on méprise, simplement parce que la puissance impérialiste, qui est ce que l’on déteste vraiment, tente de les réformer dans la terre colonisée que l’on aime vraiment. Dans vos aversions comme dans vos attachements, vous êtes, cela va sans dire, dans la confusion.

Le paradoxe est que les saint-simoniens se faisaient les promoteurs des droits des femmes, de la justice sociale, etc., en dépit des comportements abusifs et dictatoriaux auxquels leurs dirigeants se livraient, comme la plupart des sectes politiques, et que Puech dénoncerait plus tard avec amertume. Leur galerie de miroirs tenait aux contradictions inhérentes à leurs propres objectifs. Ils voulaient favoriser le progrès technologique, industriel et social en Orient, tout en protégeant des usages indigènes qu’ils devaient bien tenir pour primitifs et oppressifs.

Le risque de désillusion et d’échec était apparent à Tocqueville, qui observa les premières campagnes militaires de conquête en Algérie. Les programmes d’élévation de missionnaires bien intentionnés, comme Urbain et Voilquin, dans les sociétés corsetées par la tradition de l’Égypte et du Maghreb ne lui semblaient pas des paris gagnants. Pour les saint-simoniens, en revanche, de tels programmes étaient la clé de la résolution de leurs propres « problèmes » personnels, et ils les poursuivirent dans leur action politique tout en en faisant la promotion dans leur journalisme prolifique et passionné.

La place des femmes dans ces sociétés, pour prendre un exemple flagrant, aurait dû renvoyer Voilquin aux barricades de sa jeunesse et enflammer la juste colère d’Urbain, fils d’une ancienne esclave affranchie. Au lieu de cela, ils trouvèrent le moyen de rationaliser, de « contextualiser » comme nous dirions aujourd’hui, les attitudes et pratiques coutumières rencontrées dans l’Égypte de Muhammad Ali, sur les rivages barbaresques des beys ottomans, ou chez les pirates arabes et les chefs de clan berbères.

Ragan défend l’originalité et la pertinence durable des points de vue et des écrits de ses sujets. Les spécialistes, toutefois, ne les ont pas négligés dans la mesure qu’il suggère. Leurs points de vue et leurs écrits importent cependant davantage pour l’histoire intellectuelle et culturelle de l’Occident que par leur contribution à la compréhension de l’Afrique du Nord du XIXe siècle. Urbain, en particulier, joua un rôle important au plus haut niveau lors des débats sur le statut et la gouvernance de l’Algérie. Il encouragea le rêve de l’empereur Napoléon III d’un Empire arabe allié à la France. Ce rêve s’effondra après le désastre militaire français face aux Prussiens, dont l’une des conséquences fut la création d’une Algerie française (a French Algeria) fort différente des espoirs romantiques de Napoléon et d’Urbain.

Il va de soi que, que l’on soit aristocrate et homme de lettres, comme Chateaubriand, ou fille du people, comme Voilquin, un harem, examiné sans illusions romantiques, ne peut être vu autrement que pour ce qu’il est. L’excentrique romance que Ragan, à la suite de ses voyageurs saint-simoniens, voudrait nous faire prendre au sérieux s’est évanouie devant les preuves réelles de l’histoire de l’Afrique du Nord et de la situation présente.

La réalité est une école dure, ce qui explique peut-être que l’influence de Saint-Simon soit perceptible dans la politique de l’actuel président français, fabulateur notoire. En France, en Afrique du Nord et, de fait, au Moyen-Orient, Emmanuel Macron semble déterminé à démontrer une thèse posée il y a deux siècles, à savoir : que nous pouvons tous parfaitement nous entendre parce que nous pouvons tous reconnaître la valeur — et la justice — d’être de bons libéraux français et embrasser des politiques du vivre ensemble. Nous pouvons le faire même lorsque les faits montrent que les autres n’ont nullement l’intention de vivre avec la France, Israël ou toute autre société démocratique libérale occidentale.

Roger F. S. Kaplan Auteur de Conservative Socialism: The Decline of Radicalism and the Triumph of the Left in France (2017)