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Des analystes pressent Léon XIV de ne pas ménager la Turquie sur la persécution des chrétiens

Attendu en Turquie, Léon XIV s'est refusé jusqu'ici à désigner les islamistes comme les auteurs des violences contre les chrétiens ailleurs dans le monde.

Jules Gomes est bibliste et journaliste, installé à Rome.

Pope Leo XIV waves to the faithful in St. Peter's Square in Vatican City in 2025.
Le pape Léon XIV salue les fidèles place Saint-Pierre, au Vatican, en 2025. · Shutterstock

Des analystes de la liberté religieuse mettent en garde le pape Léon XIV contre toute conciliation à l’égard de la persécution islamiste des chrétiens et des juifs, organisée par l’État en Turquie, une politique que le président turc Recep Tayyip Erdoğan mènerait, selon eux, « pour créer une nation turque sunnite ethniquement et religieusement homogène ».

Dans un rapport de 50 pages publié le 24 novembre 2025, trois jours avant le départ de Léon pour sa visite en Turquie, le Centre européen pour le droit et la justice (ECLJ, European Centre for Law and Justice) a pressé le pontife d’évoquer l’« hostilité juridique, institutionnelle et sociale » à laquelle sont confrontées les populations chrétienne et juive de Turquie. La Turquie présente de plus en plus les chrétiens et les juifs comme des éléments « étrangers, subversifs, ou des instruments d’une influence étrangère », avertit le rapport, tandis qu’Erdoğan arrime l’identité nationale à l’ethnicité turque et à l’islam sunnite.

Le rapport retrace le déclin de la population chrétienne dans ce « berceau du christianisme », passée d’environ 20 % en 1915 à moins de 0,3 % aujourd’hui. Il ne reste en Turquie que 257 000 chrétiens et entre 12 000 et 16 000 juifs. « L’effondrement démographique spectaculaire de la population chrétienne de Turquie au cours du siècle dernier est le résultat d’une politique d’élimination délibérée et à plusieurs niveaux — menée par la violence, le déplacement forcé, l’exclusion juridique et la répression institutionnelle », relève le rapport.

Arméniens, juifs, chrétiens, Grecs et Chypriotes grecs font l’objet d’un dénigrement persistant, « souvent à travers des récits historiques hérités et renforcés par la rhétorique politique », indique le rapport. Les crimes de haine documentés visant des chrétiens ont plus que doublé entre 2021 et 2023, faisant des chrétiens le groupe religieux le plus fréquemment ciblé, devant les alévis et les juifs. Selon le rapport, la violence islamiste contre les chrétiens se poursuit en Turquie. Parmi les incidents recensés : un islamiste a ouvert le feu sur une association affiliée à l’Église protestante de Kurtuluş lors du réveillon du Nouvel An 2025, et des hommes armés de l’État islamique ont tué un alévi à l’intérieur de l’église catholique romaine Santa Maria en janvier 2024.

Le pape Léon rencontrera Erdoğan et se joindra au patriarche œcuménique Bartholomée Ier pour commémorer le 1 700e anniversaire du concile de Nicée. Les vaticanistes s’attendent à ce que le pontife aborde le thème de l’unité des chrétiens. Pour autant, « le pape Léon XIV a désormais l’occasion d’exprimer des préoccupations précises au sujet des régimes islamistes ou de la situation des chrétiens dans les pays à majorité musulmane, en particulier en Turquie », a déclaré Thibault van den Bossche, chargé de plaidoyer au Centre européen pour le droit et la justice.

Thibault van den Bossche dit craindre que la Turquie « instrumentalise » la visite papale « pour donner à voir une façade de “tolérance” », et a invité le pape à « réaffirmer les droits fondamentaux des chrétiens [et] à refuser de s’aligner sur les récits de l’“islam modéré” et de la laïcité turque, qui ne servent trop souvent que de vernis ». « À tout le moins, Léon peut reconnaître que ni l’œcuménisme ni le dialogue islamo-chrétien n’ont réussi à assurer une protection effective des chrétiens de Turquie », a-t-il ajouté.

Si Benoît XVI a été le dernier pontife à parler explicitement de la question de la violence au sein de l’islam, il a ensuite adouci son approche, notamment lors de son voyage en Turquie en 2006, où il a cherché à apaiser les tensions. Le pape François, lui, a condamné les attaques islamistes, mais s’est abstenu de critiquer les gouvernements ou les systèmes politiques musulmans, même lorsqu’ils restreignaient la liberté religieuse. François privilégiait les gestes symboliques, comme le fait de s’associer à la Déclaration d’Abou Dhabi de 2019.

Tout en citant le Bangladesh, le Nigeria, le Mozambique, le Congo et le Soudan parmi les pays où « les chrétiens subissent discrimination et persécution », Léon s’est refusé à désigner les islamistes comme les auteurs de ces violences, qui ont pris au Nigeria des proportions génocidaires. En octobre 2025, le cardinal Pietro Parolin, secrétaire d’État du Vatican, a pour sa part minimisé la persécution islamiste des chrétiens au Nigeria, affirmant qu’« il ne s’agit pas d’un conflit religieux, mais plutôt d’un conflit social, par exemple entre éleveurs et agriculteurs ».

La visite de Léon XIV intervient alors qu’Alliance Defending Freedom International (ADFI) attaque le gouvernement turc devant la Cour européenne des droits de l’homme pour avoir interdit le retour sur son territoire du citoyen américain Kenneth Arthur Wiest, travailleur chrétien qui vit en Turquie depuis 1985.

La Turquie a expulsé plus de 200 travailleurs chrétiens étrangers et leurs familles depuis 2020. Entre décembre 2024 et janvier 2025, le ministère turc de l’Intérieur a émis au moins trente-cinq nouveaux « codes de sécurité » à l’encontre de chrétiens étrangers. Parmi eux, les codes N-82 et G-87, qui interdisent le retour sur le territoire en classant ces résidents comme des menaces pour la sécurité nationale.

Des analystes du Vatican relèvent que les derniers papes n’ont pas tiré la leçon de la conciliation envers les islamistes dont avait fait preuve Benoît XV, resté muet lorsque l’Empire ottoman a assassiné entre 800 000 et un million de chrétiens lors des génocides des Grecs pontiques et des Arméniens.

« Environ 140 000 Arméniens étaient catholiques ; de ce nombre, environ 100 000 ont péri dans le génocide. Les biens de l’Église arménienne ont été confisqués et les églises transformées en mosquées, de sorte que le génocide a pratiquement détruit l’Église catholique arménienne », écrit l’historien Jacques Kornberg dans The Pope’s Dilemma: Pius XII Faces Atrocities and Genocide in the Second World War.

Benoît XV a préféré adresser au sultan ottoman Mehmed V une lettre pleine de lamentations impuissantes. « La lettre de Benoît n’a rien fait de plus que d’inscrire l’Église catholique romaine comme opposée, en paroles, aux massacres de masse », note Kornberg.

Le Bureau de presse du Saint-Siège et le Dicastère pour le dialogue interreligieux du Vatican n’ont pas répondu à une demande de commentaire.