Erdoğan porte à l'ONU sa guerre contre les citoyens LGBT de Turquie
Les rafles « Ma famille est en sécurité » menées par Ankara montrent comment la doctrine islamique imposée par l'État met en danger les personnes LGBT.

Le 13 septembre 2026, à 1 heure du matin, la police turque a fait irruption dans les locaux d’associations de défense des droits LGBT et de lutte contre le VIH dans cinq villes. Neuf jours plus tard, le président turc Recep Tayyip Erdoğan déclarait devant l’Assemblée générale des Nations unies que « les politiques mondiales de neutralisation des genres … se sont transformées en un siège visant des enfants innocents, ainsi que l'institution familiale ». Son remède : protéger la famille composée d’un homme et d’une femme.
Il n’a pas mentionné les raids. Pour les personnes LGBT en Turquie, le danger n’est plus de l’ordre de la rhétorique. Un gouvernement qui a érigé la doctrine islamique en politique d’État la fait appliquer par la police et les procureurs : démantèlement de la société civile LGBT, criminalisation de l’homosexualité et de l’identité LGBT par des chefs d’accusation prétextes, consolidation du pouvoir. Cela menace l’État de droit pour les personnes LGBT, et les droits fondamentaux de tous les citoyens turcs, en s’attaquant aux militants et aux organisations qui représentent et soutiennent les personnes LGBT. Ceux qui sont emprisonnés ne menacent aucune famille ; leurs droits, comme ceux de tout un chacun, ne s’arrêtent pas aux frontières de la Turquie.
Tout a commencé par réduire au silence les témoins. Le 12 septembre, un tribunal a bloqué les sites internet et les comptes de réseaux sociaux d’associations LGBT, et, en quelques heures, la police est intervenue. Elle a visé sept organisations de défense des droits LGBT, deux associations de lutte contre le VIH, ainsi que des bars et des boîtes de nuit. Parmi les cibles figurait LİSTAG, une association de familles et d’amis de personnes LGBT. Le ministre de la justice, Akın Gürlek, a baptisé l’opération « Ma famille est en sécurité », l’a rattachée à la « Décennie de la famille et de la population » 2026-2035 voulue par Erdoğan, et a déclaré qu’elle visait des associations qui « font la promotion du LGBT et de l'immoralité ».
Au moins 116 personnes ont été arrêtées dans 15 provinces, au moins 83 restent en détention provisoire et plus de 160 font l’objet d’une enquête. Les associations LGBT font état de fouilles à nu intrusives, d’humiliations et de mises à l’isolement en garde à vue. La plupart des personnes arrêtées sont des femmes trans, poursuivies pour prostitution ou pour des infractions liées aux stupéfiants, à l’obscénité et à la loi sur les associations. L’Association turque des droits de l’homme a indiqué que des chefs d’accusation tels que « constitution d'une organisation criminelle » avaient été ajoutés pour incriminer une communauté tout entière. Les procureurs ont accusé Kaos GL, principale organisation LGBT de Turquie, d’avoir publié des contenus obscènes accessibles au public, y compris aux enfants.
Parmi les membres de Kaos GL emprisonnés figure Nedime Erdoğan, mère d’une personne LGBT, qui dit avoir rejoint l’association pour que les personnes LGBT et leurs familles restent unies. La journaliste Tuğba Tekerek a été incarcérée à cause d’un article rédigé en indépendante pour Kaos GL il y a deux ans. Une opération nommée « Ma famille est en sécurité » a emprisonné une mère pour avoir voulu préserver l’unité de sa famille.
Les autorités ont bloqué ou restreint au moins 419 comptes de réseaux sociaux. La police a arrêté plus de 100 manifestants devant le palais de justice de Çağlayan, à Istanbul, et Gürlek a mobilisé des enquêteurs spécialisés dans la délinquance financière sur les financements étrangers de ces associations, pourtant légaux. Les procureurs ont engagé la dissolution de deux associations à Mersin.
En 2020, la Diyanet, autorité religieuse d’État turque, a déclaré dans un prêche du ramadan que l’islam condamne l’homosexualité. Lorsque le barreau d’Ankara s’en est indigné, les procureurs ont ouvert une enquête contre les avocats, et Erdoğan a qualifié la critique du religieux d’attaque contre l’État et contre l’islam, le prêche s’imposant à tous ceux qui se disent musulmans. En 2021, Erdoğan a quitté la Convention d’Istanbul sur les violences faites aux femmes, dont sa Direction de la communication affirmait qu’elle avait été détournée par des gens « cherchant à normaliser l'homosexualité ». En 2025, la Diyanet a adressé à chaque mosquée un prêche présentant la « désexualisation » comme l’une des menaces les plus graves pour l’humanité.
Un projet de loi de 2025 ayant fuité prévoyait jusqu’à trois ans de prison pour tout comportement « contraire au sexe biologique et à la moralité générale ». La société civile l’a fait écarter de plusieurs paquets judiciaires successifs. Ankara a donc changé d’outil. La Turquie reste constitutionnellement laïque, et les relations entre personnes de même sexe y demeurent légales. Pourtant, un verdict prononcé depuis une chaire d’État est devenu un élément de langage présidentiel, puis une théorie de l’« obscénité » au parquet, puis une descente de police au petit matin. La doctrine islamique est appliquée comme si elle avait force de loi. Résultat : les personnes LGBT peuvent légalement exister, mais ne peuvent ni s’organiser, ni publier, ni se financer, ni manifester.
L’AKP d’Erdoğan a durci ses attaques anti-LGBT pour mobiliser sa base conservatrice avant les élections. Le gouvernement met en cause la baisse de la natalité, alors que les véritables menaces qui pèsent sur les familles turques sont la pauvreté, l’insécurité et les violences faites aux femmes. Faire des minorités les boucs émissaires du déclin national est un vieux procédé autoritaire.
Aux Nations unies, Erdoğan a donné à ce projet une portée mondiale. Lorsque le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a créé en 2016 un expert sur les violences anti-LGBT, les membres de l’Organisation de la coopération islamique, à l’exception de l’Albanie à majorité musulmane, ont tenté de le bloquer. Poussée à son terme, la doctrine islamique imposée par l’État devient meurtrière. La Commission américaine sur la liberté religieuse internationale recense dix pays qui punissent de mort les relations entre personnes de même sexe, tous invoquant des interprétations officielles de la charia. La Turquie n’en est pas là, mais la trajectoire est sans équivoque. Le danger surgit lorsque la doctrine islamique est maniée comme un pouvoir d’État.
Les droits des personnes LGBT sont des droits humains, et les alliés de la Turquie commencent à le dire. La commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe a affirmé que les valeurs familiales et la protection de l’enfance ne peuvent à elles seules justifier des restrictions aux droits. Six gouvernements européens ont qualifié les actions d’Ankara de « profondément préoccupantes », et le rapporteur du Parlement européen a averti que la Turquie s’engageait « sur une voie sombre ». Bruxelles, qui a rappelé à Ankara que les pays candidats doivent respecter la dignité humaine quelle que soit l’orientation sexuelle, devrait faire de la libération des militants emprisonnés une condition des avancées du processus d’adhésion.
Washington devrait aller plus loin. La condamnation y est bipartisane. Le représentant Carlos Giménez (républicain de Floride) et le Congressional Equality Caucus se sont exprimés, et la sénatrice Jeanne Shaheen (démocrate du New Hampshire) plaide pour l’adoption du Global Respect Act, qu’elle copilote avec la sénatrice républicaine Lisa Murkowski, de l’Alaska, afin de sanctionner les responsables étrangers qui maltraitent les personnes LGBT. Le Congrès devrait l’adopter, et l’administration Trump devrait faire pression directement sur Ankara. Un allié de l’OTAN et candidat à l’Union européenne qui emprisonne une minorité et réduit Amnesty au silence n’est pas fondé à accuser Israël d’un « état d'esprit génocidaire », comme l’a fait Erdoğan à l’ONU, provoquant le départ de la délégation israélienne.
Comme le disait un militant de Kaos GL à propos d’un précédent projet de loi : « Ce texte ne vise pas à protéger les familles, il vise à criminaliser l'existence. »
Erdoğan a déclaré à l’ONU que les enfants et les familles étaient assiégés. En Turquie, ils le sont. Le siège vient du palais présidentiel.
