L'échec du pari irakien de Washington
Al-Zaidi institutionnalise les milices iraniennes et sape les efforts américains pour les écarter.
Ali Almrayatee est un ancien interprète de combat au sein des forces armées américaines pendant l’opération Iraqi Freedom. Il a ensuite été conseiller principal en matière de sécurité auprès du Parlement irakien, contribuant à la libération d’otages américains en 2016 et à la lutte contre l’EI, puis a servi de source de renseignement antiterroriste pour des agences gouvernementales américaines. Il a été diplomate en Irak et en Turquie, où il s’est consacré à la sécurité internationale, à l’extrémisme, à la guerre hybride et aux questions géopolitiques.

L’administration Trump a soutenu le premier ministre Ali al-Zaidi en assortissant cet appui d’attentes explicites : désarmer les milices alignées sur l’Iran, rétablir le monopole de l’État sur l’usage de la force, créer des conditions favorables aux entreprises américaines et enrayer l’exploitation de la souveraineté irakienne par Téhéran. Quatre mois plus tard, c’est l’inverse qui se produit. Le pari de Washington sur al-Zaidi a tourné court, son gouvernement permettant aux éléments armés alignés sur l’Iran de consolider leur pouvoir au sein des rouages de l’État, tout en continuant de bénéficier de concessions financières et politiques américaines. En composant avec ce gouvernement, Washington risque de saper sa propre stratégie de démantèlement des réseaux régionaux iraniens.
Lors de sa visite à la Maison-Blanche, al-Zaidi avait promis de désarmer et de dissoudre les factions armées d’ici au 30 septembre 2026. L’échéance est passée sans action de fond. Son gouvernement n’a pas davantage su empêcher les attaques menées par des milices irakiennes contre les pays voisins et la région du Kurdistan. Que ce soit par incapacité ou par manque de volonté, il n’a pas non plus mis fin aux activités terroristes transfrontalières impliquant les supplétifs étrangers de l’Iran et des fidèles d’Assad, qui utilisent le territoire irakien comme base arrière.
L’incapacité d’al-Zaidi à faire valoir l’autorité souveraine de Bagdad n’apparaît nulle part plus nettement que là où les milices des Forces de mobilisation populaire (Popular Mobilization Forces) bafouent ouvertement la souveraineté irakienne, profanant le drapeau américain tout en hissant celui de l’Iran. Les menaces contre les Américains se sont poursuivies malgré le retrait militaire des États-Unis. Les forces de sécurité irakiennes ont escorté des vlogueurs américains jusqu’à la région du Kurdistan pour assurer leur protection. Les services de sécurité irakiens ont ensuite demandé au correspondant du Wall Street Journal Jared Malsin de quitter l’Irak pour protéger sa vie. Les autorités irakiennes, européennes et américaines ont également émis des mises en garde. Un premier ministre incapable de protéger les Américains ne peut promettre de façon crédible un environnement sûr pour les investissements américains.
Ces défaillances sécuritaires reflètent des arrangements politiques qui préservent l’influence des factions. Al-Zaidi a conservé des collaborateurs et des conseillers liés aux milices, nommés par l’ancien premier ministre Mohammed al-Sudani, tels que Hussein Allawi et le directeur du cabinet du premier ministre Ihsan Al‑Awadi, dont le rôle consiste à promouvoir le chef du gouvernement dans les médias. Il a également nommé à des postes de conseillers et à des fonctions dirigeantes au sein du gouvernement des candidats battus issus de divers blocs politiques, comme la conseillère Ala Talabani et la cheffe par intérim de la Iraqi Atomic Energy Commission, Thanaa Al‑Zajrawi, indemnisant ainsi les partis par le biais du système irakien de quotas politiques et confessionnels.
La lutte anticorruption demeure un mécanisme de purges plutôt qu’un instrument de responsabilisation. Dans le même temps, le gouvernement tolère l’exploitation par Téhéran de l’économie et du système financier irakiens pour contourner les sanctions et financer ses opérations. Clientélisme, application sélective de la loi et permissivité financière protègent les alliés politiques, préservent le contrôle des factions et laissent à Téhéran des canaux lui permettant de maintenir son influence.
Le calendrier de l’annonce du budget record de l’Irak, parallèlement à la finalisation de la répartition des portefeuilles ministériels et à la nomination de Laith Al-Khazali — un agent d’Asa’ib Ahl al-Haq sous sanctions — au poste de vice-premier ministre, révèle le marchandage politique sous-jacent. Le président du Parlement irakien a affirmé avoir l’aval de Washington. Les nouveaux ministères de l’Intelligence artificielle et du Tourisme serviront de réceptacles institutionnels permettant aux factions armées d’accéder aux ressources de l’État et de se défaire de leur appellation milicienne sans renoncer à leur pouvoir. L’accord de coopération en matière d’intelligence artificielle entre l’Irak et l’Iran, signé sous le mandat d’al-Sudani, garantit que ces ministères fonctionneront comme des canaux d’assistance iranienne. Les entreprises américaines ne pourraient accéder aux contrats irakiens d’intelligence artificielle qu’en contournant les sanctions et en s’associant à des entités déjà désignées comme organisations terroristes.
L’annonce par le Shi’i Coordination Framework d’un « State Leadership Council » parachève cet assujettissement institutionnel. Al-Zaidi passe du rôle que Washington lui avait assigné — affronter les factions pro-iraniennes et créer des opportunités américano-irakiennes — à celui que les Kata’ib Hezbollah qualifient ouvertement de « cashier ». Son utilité consiste désormais à obtenir des dérogations américaines permettant aux factions soutenues par l’Iran de survivre et de composer avec la pression des États-Unis. Les autorisations de vols entre l’Iran et Najaf et les permissions antérieures accordées aux flux de dollars montrent comment les accommodements de Washington sont devenus un instrument de la stratégie iranienne.
Les voix qui, à Washington, plaident pour l’indulgence et continuent de fermer les yeux sur cet échec affaibliraient la campagne américaine plus large contre les groupes armés et les partis politiques alignés sur l’Iran. Ces factions et leurs partenaires sapent les objectifs américains. Washington ne peut exiger le démantèlement des milices tout en facilitant les circuits financiers et les arrangements institutionnels qui les font vivre. Cette approche revient à renoncer au levier américain au moment précis où Washington devrait l’actionner.
Washington doit traiter les ministères nouvellement attribués et les postes de vice-premier ministre comme des entités et des agents terroristes et refuser tout contact avec eux. L’Irak devrait être placé devant un choix : maintenir l’alliance avec l’Iran et en accepter les conséquences, à savoir l’isolement financier, ou abandonner les milices.