MEF Menu
Middle East ForumSupport MEF
Forum du Moyen-Orient · Middle East Forum
Observer

Le conflit du nord de l'Éthiopie se joue au-delà des frontières éthiopiennes

L'environnement sécuritaire du pays se dessine de plus en plus au sein d'arrangements dont il n'est pas le participant central.

Blen Mamo Diriba est une analyste juridique et politique éthiopienne. Elle dirige Horn Review, une plateforme indépendante de recherche et de publication consacrée à la politique, à la diplomatie et à la sécurité dans la Corne de l’Afrique, la mer Rouge et la région du golfe d’Aden. Elle est également chercheuse associée à l’Institut des affaires étrangères d’Éthiopie (Institute of Foreign Affairs).

A Tigray Defense Forces fighter in Mekelle, Ethiopia.
Un combattant des Forces de défense du Tigré à Mekele, en Éthiopie. · Shutterstock

Les analystes américains ne devraient pas considérer les combats dans le nord de l’Éthiopie comme le simple dernier chapitre des précédents conflits internes du pays. Les vulnérabilités politiques et ethniques de l’Éthiopie sont réelles, mais elles constituent désormais une brèche dans laquelle des acteurs extérieurs s’engouffrent pour poursuivre leurs propres intérêts stratégiques. L’Égypte, l’Érythrée et des éléments de l’appareil militaire soudanais ont des intérêts convergents à contenir l’Éthiopie, tandis que la Somalie est devenue un paramètre de cette géométrie diplomatique.

L’entrée du Caire dans des dispositifs trilatéraux et quadrilatéraux associant l’Érythrée, le commandant des Forces armées soudanaises Abdel Fattah al-Burhan et le président somalien Hassan Cheikh Mohamoud est significative. Le président égyptien Abdel Fattah el-Sisi, le président érythréen Isaias Afwerki, Burhan et Mohamoud se sont réunis à plusieurs reprises au Caire pour évoquer le Nil, la mer Rouge et les « affaires régionales d'intérêt mutuel ». L’important tient moins à la formule qu’à la récurrence du schéma : l’environnement sécuritaire de l’Éthiopie est de plus en plus discuté et façonné dans le cadre d’arrangements où l’Éthiopie elle-même n’est pas l’acteur central.

Le Soudan apporte une dimension opérationnelle importante. L’establishment des Forces armées soudanaises a hébergé, armé et entraîné un grand nombre de combattants du Front populaire de libération du Tigré, connus sous le nom d’Armée 70 — dont certains ont combattu aux côtés des Forces armées soudanaises contre les Forces de soutien rapide dans la guerre civile en cours au Soudan. Le Soudan aurait également accueilli des réunions réunissant des figures de l’opposition éthiopienne et des représentants de factions armées, en présence d’éléments égyptiens et érythréens.

Ces évolutions suggèrent que le territoire soudanais sert de profondeur stratégique à des acteurs cherchant à faire pression sur l’Éthiopie. Les agissements du Caire confortent cette lecture. L’Égypte a déclaré qu’elle agirait pour empêcher l’Éthiopie d’utiliser le Grand Barrage de la Renaissance éthiopienne et le Nil, tandis que son ministre des Affaires étrangères affirmait que l’Éthiopie ne verrait pas la mer Rouge « jusqu'au Jour du Jugement ». Ces positions relient le contentieux du Nil aux ambitions maritimes de l’Éthiopie et à son rôle régional plus large. L’engagement de l’Égypte auprès de l’Érythrée et du Soudan s’inscrit, par conséquent, dans son effort de longue date pour encercler l’Éthiopie et restreindre ses options stratégiques.

L’Érythrée en est la composante militaire la plus immédiate. Les responsables éthiopiens ont soulevé la question à plusieurs reprises auprès de Washington. En février 2026, le ministre des Affaires étrangères Gedion Timothewos a accusé l’Érythrée d’agression militaire, d’occupation du territoire éthiopien et de soutien à des groupes armés opérant à l’intérieur de l’Éthiopie, et a réclamé le retrait des forces érythréennes. Gedion a également évoqué l’agression érythréenne lors de ses échanges ultérieurs avec le secrétaire d’État Marco Rubio, notamment lors de leurs discussions stratégiques de mai 2026. Addis-Abeba alertait Washington sur le problème avant que l’escalade actuelle ne devienne impossible à ignorer.

Les informations en provenance du front apportent un éclairage supplémentaire. L’Érythrée a déplacé des brigades composées d’unités du front d’Assab-Bure vers la zone de la mer Rouge septentrionale, en particulier Berahle et Dalul. Les formations signalées comprennent des éléments des 44e, 67e et 38e divisions. Le colonel Teshome, commandant des unités de milice associées à la 44e Division ; le colonel Osman Sabe, chef du renseignement de la 67e Division ; et Yasin Hussein, officier d’un bataillon du renseignement de la Défense, auraient coordonné ces mouvements.

La situation sur le terrain évolue rapidement. Avec la prise de Mekele par les forces fédérales éthiopiennes, les forces érythréennes ont progressé par l’axe Assab-Bure vers Berahle, Dalul et plus profondément dans le nord du Tigré. Les combats se sont étendus plus au nord, et le Front populaire de libération du Tigré ainsi que les forces érythréennes tentent d’alléger la pression sur les positions autour d’Adoua, Adigrat, Aksoum et Shiraro. Les avancées de l’armée éthiopienne plus au nord et à l’est font progressivement s’effondrer la zone tampon que le régime érythréen avait créée ces deux dernières années entre lui-même et l’armée éthiopienne. Le danger est que ce qui n’a été jusqu’ici qu’une confrontation indirecte devienne bientôt une confrontation directe, forces éthiopiennes et érythréennes se faisant face sur un champ de bataille de plus en plus resserré. Et ce champ de bataille pourrait ne plus être contenu à l’intérieur du territoire éthiopien.

Pour Washington, la conclusion stratégique devrait être limpide. Il ne faut pas confondre les fractures internes de l’Éthiopie avec l’exploitation extérieure de ces fractures. Le conflit avec le Front populaire de libération du Tigré, l’implication militaire soudanaise, les déploiements érythréens, la subversion égyptienne et l’architecture diplomatique et sécuritaire croissante entre Le Caire, Asmara et Khartoum sont interconnectés. Le risque, en matière de politique publique, est que Washington traite chaque composante séparément — le Front populaire de libération du Tigré comme un problème politique éthiopien, l’Érythrée comme un différend bilatéral, l’Égypte comme une question du Nil et le Soudan comme une guerre civile. Ensemble, pourtant, ces éléments forment un environnement de pression régionale autour de l’Éthiopie.

Reconnaître cette distinction n’exige pas de Washington qu’il approuve chaque politique éthiopienne ; il s’agit plutôt de reconnaître l’Éthiopie comme un État souverain dont des acteurs extérieurs exploitent les vulnérabilités internes pour poursuivre leurs propres intérêts stratégiques. Telle est l’histoire la plus lourde de conséquences qui se joue dans le nord de l’Éthiopie, et qui pourrait reconfigurer la Corne de l’Afrique si l’on attend de la guerre ce que la diplomatie n’a pas su produire.